Share This Post

L’écriture chinoise, la plus durable des inventions

Point os oraculaire, Musée Guimet
C’est l’articulation d’un signe phonétique et d’un signe sémantique qui fait la force de l’invention graphique chinoise

Quand la Chine s’est éveillée, Paul-Henri Moinet, article paru dans Le nouvel Économiste le 28/01/2021

Qu’est-ce qui fait la force d’une invention ? Qu’elle se développe, se diffuse, prolifère, se transforme et se transmette. À ce titre, l’écriture chinoise est la plus réussie des inventions. Ne serait-ce que comparativement aux autres grandes matrices de l’écriture, la crétoise, la mésopotamienne, l’égyptienne et la maya.

Plus tardive, l’écriture chinoise fut aussi la plus durable. Personne ne contestera que ses consœurs mésopotamienne ou égyptienne, antérieures de deux millénaires, ne sont plus trop utilisées ! À quoi bon être pionnier si c’est pour disparaître ?

Ce ne sont ni les mandarins, ni le Parti communiste qui ont inventé l’écriture chinoise, mais les devins et les tortues. Avant de devenir les rois de la communication quantique, les Chinois furent les maîtres de la communication divinatoire.

L’écriture chinoise est le seul système graphique qui soit encore utilisé pour consigner la langue pour laquelle il a été inventé remarque la philologue italienne Silvia Ferrara, responsable du programme de recherches européen Inscribe (Inventions of Scripts and their Beginnings), dans ‘La fabuleuse histoire de l’invention de l’écriture’.

L’écriture chinoise est le seul système graphique qui soit encore utilisé pour consigner la langue pour laquelle il a été inventé

Silvia Ferrara

Selon la tradition mythologique Fuxi, l’homme au corps de serpent, levant les yeux pour contempler les astres et les baissant pour contempler les arbres, aurait transmis à l’homme les huit premiers trigrammes représentant le ciel, la terre, le tonnerre, le vent et le bois, l’eau, le feu, la montagne et le marais. Puis Shennong, le deuxième Grand Ancêtre, aurait à son son tour divisé les 8 trigrammes en 64 hexagrammes représentant plus exhaustivement les éléments naturels et cosmologiques, autrement dit l’ensemble du monde environnant l’homme. Enfin, parachevant le travail, le scribe Cang Jie, ministre aux deux paires d’yeux du légendaire Empereur Jaune, aurait perfectionné le système en calquant les signes chinois sur les figures des oiseaux dans le ciel et sur les traces de leurs pattes sur la terre. La vérité des archéologues et des philologues est autre.

Carapaces de tortue et omoplates de bœuf

Il y a certes des antécédents au premier système graphique chinois mais les premiers signes du Néolithique datant de 5 000 ans av. J.C que les archéologues ont retrouvés un peu partout dans le pays ne forment pas encore un répertoire digne de ce nom. Ils sont épars et leur géométrie est sommaire. Tout change sous la dynastie Shang : apparaît alors une logographie syllabaire avec une syntaxe souple et un corpus de caractères aussi nombreux que précis, entre trois et cinq mille environ dès son invention. Autre nouveauté radicale, le support des premières inscriptions : la carapace des tortues, le plastron exactement, ou l’omoplate des bovins, qui sont des matières moins périssables que la paroi friable, la tablette d’argile ou le papyrus. Comme si les premiers scribes chinois savaient déjà que la civilisation qu’ils rendaient ainsi possible allait connaître un très long et brillant destin.

Tout change sous la dynastie Shang : apparaît alors une logographie syllabaire avec une syntaxe souple et un corpus de caractères aussi nombreux que précis. Autre nouveauté radicale, le support des premières inscriptions : la carapace des tortues, le plastron exactement, ou l’omoplate des bovins, qui sont des matières moins périssables que la paroi friable, la tablette d’argile ou le papyrus.

Dans ‘Les deux raisons de la pensée chinoise, divination et idéographie’, Léon Vandermeersch a établi que l’idéographie chinoise n’est pas née de la notation écrite de la langue parlée naturelle mais de la transcription graphique d’équations manticologiques, c’est-à-dire de divinations effectuées à partir d’omoplates de bœufs (scapulomancie) ou de carapaces de tortue (chélionomancie). Bien avant d’enregistrer des mandats royaux, des actes administratifs ou des relevés comptables la première idéographie chinoise ne notait pas des mots mais des pratiques oraculaires dont les notations étaient archivées, comparées, étudiées.

“La raison pour laquelle les plastrons de tortue ont été utilisés reste un mystère impénétrable” note, prudente, Silvia Ferrara. Léon Vandermeersch a pourtant tenté d’éclaircir ce mystère.

L’équation manticologique

Pour les proto-Chinois, la tortue, au-delà de la résistance naturelle de sa maison et de son enviable longévité, incarne mystiquement le cosmos avec sa carapace supérieure à l’image du ciel et sa carapace ventrale, carrée et plane comme la terre. En écrivant sur une image réduite du cosmos, on confère ainsi d’emblée un prestige supérieur à l’inscription comme à celui qui l’écrit, puisqu’il s’agit de s’attirer la faveur des dieux et la bienveillance des puissances cosmiques.

Pour les proto-Chinois, la tortue incarne mystiquement le cosmos avec sa carapace supérieure à l’image du ciel et sa carapace ventrale, carrée et plane comme la terre.

Aux dessins aléatoires formés par les craquelures aléatoires que le devin interprète s’ajoutent progressivement des annotations structurées sur la même équation XY x (N : M) = P où XY sont les coordonnées cosmiques du moment de la divination, N le nom du devin, M le contenu de la divination et P son pronostic ou son résultat. Grâce à ce que Vandermeersch a appelé une équation manticologique, on peut ainsi savoir qui demande, quand la demande est faite, ce qui est demandé et quelle est la prescription. Les questions concernent le plus souvent la prévision des pluies, des récoltes, des désastres, des menaces militaires, des naissances, des jours les plus propices à la guerre, à la chasse ou aux sacrifices. Ce sont les énoncés des questions qui sont gravés autour des craquelures, formant ainsi le tout premier archivage possible d’une langue graphique divinatoire.

La philologue italienne ne s’avance pas sur le terrain du sinologue français, mais ses convictions ne valent pas pour certitudes et c’est leur grand intérêt.

La force gravitationnelle de l’écriture chinoise

Première conviction : l’écriture chinoise est une invention trop singulière, trop chinoisement structurée pour donner une chance à l’hypothèse d’une influence étrangère. Matériellement, la longue antériorité des écritures mésopotamienne et égyptienne aurait pu laisser le temps à des scribes du Nil ou à des comptables d’Uruk de s’aventurer en Chine, mais la structure et le lexique de l’écriture chinoise sont si singuliers que le système graphique qui apparaît sous la dynastie Shang “ne peut être qu’un produit de leur terre”.

Deuxième conviction : c’est l’articulation d’un signe phonétique et d’un signe sémantique qui fait la force et la réussite durable de l’invention graphique chinoise. Chaque caractère n’enregistre pas une idée ou un référent extérieur mais, contrairement à la raison graphique égyptienne ou sumérienne, associe à chaque monosyllabe un son précis et un sens particulier. Elle invente ainsi un système d’écriture logographique syllabique générateur de polyvalences et ouvert à l’enrichissement perpétuel.

L’écriture chinoise est une invention trop singulière, trop chinoisement structurée pour donner une chance à l’hypothèse d’une influence étrangère.

Troisième conviction : l’écriture chinoise ne deviendra jamais universelle car elle ne pourra pas supplanter la force simple et tranquille de l’alphabet. Contrairement à l’anglais ou l’espagnol, la diffusion de l’écriture chinoise restera inversement proportionnelle à la diffusion de sa langue. “Elle ne va pas conquérir le monde mais son iconicité si résistante et si impérieuse peut nous aider à expliquer une autre réalité : la direction dans laquelle nous évoluons tous dans le monde entier et la force gravitationnelle des icônes, car il ne fait aucun doute que l’avenir des signes réside dans les images” note Silvia Ferrara.

Ainsi la Chine, qui s’est toujours pensée comme le centre du monde, pourrait voir confirmer ce statut par la force gravitationnelle de son écriture.

La Chine, qui s’est toujours pensée comme le centre du monde, pourrait voir confirmer ce statut par la force gravitationnelle de son écriture.

Il manquait une femme à l’histoire : les fouilles archéologiques la découvrent en 1976 avec la tombe de Fu Hao, sans doute la femme la plus célèbre de la dynastie Shang. Elle fut l’une des soixante-quatre épouses de Wu Ding, qui régna depuis la région d’Anyang dans le Henan. On retrouva dans sa tombe, outre des corps sans tête, des trésors en jade et en bronze, cent cinquante inscriptions racontant sa vie.

Raisonner c’est tailler le jade dira un sage chinois. Et écrire c’est faire parler les dieux.

Share This Post

Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie