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La Guerre des Boxers

La bataille de l'armée Qing econtre les forces alliées des huit puissances, Musée d'histoire sociale

Les missionnaires blancs présents en Chine à la fin du XIXe siècle avaient, les premiers, donné le nom de Boxers aux Chinois groupés dans la société secrète des Poings de la Justice et de la Concorde. Ils les voyaient pratiquer une forme de gymnastique guerrière dans laquelle on crut reconnaître des techniques de boxe, en fait des techniques de kung-fu. Ces Boxers furent responsables d’un terrible bain de sang au tournant du nouveau siècle, et la guerre qui porta leur nom ébranla même le temps de quelques mois la présence occidentale dans le vieil Empire du Milieu. Roland Habersetzer, professeur d’histoire et spécialiste des arts martiaux de l’Extrême-Orient, auteur de nombreux ouvrages qui font autorité dans divers domaines (il dirige le Centre de Recherche Budo et l’Institut Tengu), raconte ce que fut cette violente chasse aux étrangers et comment elle fut jugulée in extremis … — DRAGON n° 10


Les traités de paix signés à Pékin en 1860 imposèrent à la Chine, vaincue, son ouverture aux occidentaux : diplomates, commerçants, religieux, missions militaires, allaient pouvoir y circuler librement. Mais cette rencontre brutale entre deux cultures allait vite développer un courant de xénophobie aussi bien dans les milieux populaires qu’auprès des autorités mandchoues ou la vieille société traditionnelle chinoise, convaincue de sa supériorité sur les « barbares ». Il y avait déjà eu le soulèvement populaire des Taipings entre 1850 et 1864, auquel le trône n’avait pu mettre fin qu’en appelant à l’aide un corps expéditionnaire franco-anglais commandé par le Général Gordon. Une aventure qui se solda tout de même par… 30 millions de morts, au moins ! A l’aube du XXe siècle, ce fut le tour des partisans de la société secrète des Poings de la Justice et de la Concorde (義和拳 Yìhéquán), également traduit par Poings d’harmonie et de justice ou Lutteurs pour la justice et la concorde ou la Milice de la justice et de la concorde (義和團 Yìhétuán) avec 義  yì pour justice, droiture ;  和 hé pour harmonie, paix ; 拳 quán pour poing, boxe ou 團 tuán pour groupe, réunir ; qui passèrent dans l’Histoire sous le nom de « Boxers » (Boxeurs, en français). Violemment anti occidentaux, ils étaient officieusement soutenus par l’impératrice xénophobe Tseu Hi (慈禧 Cíxǐ 1835-1908), qui manœuvrait déjà en coulisses pour rejeter les étrangers à la mer et, jouant sur les deux tableaux, comptait bien utiliser dans ce but un mouvement qu’elle encourageait en coulisses. En réalité, cette révolte, une de plus à mettre à l’actif des sociétés secrètes qui sévissaient dans le pays, était dirigée à la fois contre les étrangers et contre les Mandchous (la dynastie des Tsing ), régime considéré comme usurpateur depuis sa prise de pouvoir en 1644. D’où le slogan des combattants Boxers : Renversez les Tsing, rétablissez les Ming ! (反清复 fǎn qīng fù míng), qui envahirent Pékin et Tien-Tsin, pour y faire le siège des Légations étrangères, ces quartiers où s’étaient réfugiées et barricadées en toute hâte les communautés occidentales. Le mot d’ordre, devenu cri de guerre pendant ces semaines de terreur, fut Mort aux étrangers ! Tout l’empire chinois, soit quelques 350 millions d’hommes, semblait soudain prendre feu une nouvelle fois derrière ces groupes fanatiques. Dans ce contexte, les 55 jours de Pékin, pendant l’été 1900, ne furent que l’épisode le plus connu d’un conflit qui a sévit dans toute la Chine de l’est entre 1998 et 1901, épisode qui fut immortalisé en 1962 par une fresque hollywoodienne où l’on trouvait Ava Gardner, Charlton Heston, David Niven … Action … !


Mort aux diables étrangers !

Cela faisait 20 ans que s’agitaient les Boxers, notamment sur la façade est de la Chine (région du Shandong), et en particulier dans les provinces du nord. Mais à l’aube de l’année 1900, ce fut soudain bien plus qu’un frémissement, appuyé sur des actes isolés à l’encontre des étrangers, notamment des missionnaires, dispersés à travers une Chine qui, officiellement, jouait la relation cordiale avec les puissances étrangères qui avaient manifesté le désir de s’ouvrir le fabuleux marché de l’Empire du Milieu. De fait, les privilèges arrachés par les Occidentaux étaient devenus insupportable à la fierté chinoise : avec le statut d’exterritorialité (depuis les Traités de Nankin, 1842, puis de Pékin, 1860, la Chine avait dû accepter d’accorder aux Européens le droit d’avoir à Pékin, ainsi que dans 5, puis 16, ports, des ambassades et des consulats au sein de Légations, véritables quartiers réservés aux Européens, hors de la juridiction chinoise), et les privilèges économiques exorbitants et sans cesse augmentés (notamment cette pratique des concessions territoriales les autorisant, depuis 1875 et plus encore après 1894, à construire et à exploiter des lignes de chemin de fer, à les protéger militairement et à exploiter en exclusivité les richesses naturelles sur une largeur de territoire de 15 km de part et d’autre de ces voies), ressentis comme un réel dépeçage de la Chine, le seuil du supportable était largement dépassé pour tout patriote chinois. Or c’était l’impasse politique. Après une succession d’empereurs faibles, la prise de pouvoir de l’impératrice régente Tseu-Hi en 1861, qui récupéra son pouvoir d’extrême justesse grâce aux mercenaires européens dirigés par l’Anglais Gordon auquel elle confia le soin d’écraser la révolte des Tarpings, fut le signe d’un durcissement. Après l’échec du mouvement réformateur dit des Cent jours de Pékin mené par le jeune empereur héritier Kouang-Sou, mais brutalement stoppé par Tseu-Hi qui n’envisagea pas un seul instant de laisser son pouvoir, il n’y avait plus dans le vaste empire de perspective d’évolution hors nouvelle secousse sociale. Ce fut donc au tour des Boxers, une secte fanatique et xénophobe, habitée par la magie taoïste, manipulée par les Mandarins pour maintenir une inertie sociale qui les arrangeait bien, avant de l’être par Tseu-Hi elle-même. Ils se signalaient par un foulard rouge noué autour de la tête et, brandissant en signe de ralliement leur poing menaçant, se disaient invulnérables même aux balles des fusils : dans un état d’exaltation frénétique, bardés d’amulettes, ils demandaient qu’on les prennent pour cibles afin de montrer comment ils survivaient aux salves (ils montraient dans leurs mains, et devant une foule en délire, les projectiles apparemment arrêtés par les plis de leur vêtement, lorsque les fusils chinois avaient fini de tirer… à blanc, jusqu’au jour où, bien sûr, les balles furent occidentales …) Leur cri de ralliement avait le mérite de poser un programme que tout Chinois fatigué par la présence des Blancs pouvait comprendre : Mort aux étrangers ! Inexorablement, la tension montait un peu partout, et des bandes armées s’en prenaient férocement aux étrangers isolés, personnels des missions isolées à l’intérieur du pays, ouvriers de chantiers ferrés dans les parties côtières. Très vite, devant l’inaction des autorités chinoises, pourtant sommées de faire cesser ces exactions, neuf états européens, associés aux Etats Unis et au Japon (qui, avait militairement écrasé la Chine en 1895, et y avaient exigé, et obtenu, les mêmes privilèges que les puissances blanches) se trouvèrent dans l’obligation d’intervenir pour sauver, non seulement leurs privilèges économiques, mais aussi la vie de quelques 12000 de leurs ressortissants et aussi, sans doute plus accessoirement il est vrai, quelques 600 000 chrétiens autochtones qui leur faisaient confiance.

Comme une peau de chagrin

Le 8 avril 1900 la France somme le gouvernement chinois de prendre toutes les mesures pour assurer la sécurité des Européens en Chine. C’est que, loin de la protection des grandes villes, le massacre des missions avait commencé dans tout le golfe du Petchili. Sur l’axe de la voie ferrée franco-belge Pékin-Hankéou, 80 chrétiens sont affreusement massacrés à Kao-Lou. Déjà les Boxers confluent vers les villes de Pékin et de Tien-Tsin, détruisant tout ce qui ressemblait à un établissement européen, missions, installations, chantiers. De partout, lorsqu’ils le peuvent encore, ingénieurs, cheminots, ouvriers, religieux se replient vers la capitale, entraînant les chrétiens chinois qui savaient n’avoir rien de bon à attendre de la situation … A Fong-Taï, encore à une vingtaine de kilomètres de Pékin, des rescapés de la folie boxer sont récupérés in extremis le 29 mai par un groupe de 15 volontaires civils partis des Légations de Pékin à leur rencontre. Le même jour, d’autres petits groupes de volontaires rejoignent encore la ville depuis Tien-Tsin par le train (120 km), et repartent le lendemain pour porter secours à d’autres réfugiés isolés à Chan-Sin-Tien. Il est plus que temps. La vague boxer gonfle … Déjà des ponts sont détruits, des rails arrachés (puisque les tire-fonds qui les fixent blessent les dragons qui circulent sous la terre), des traverses dispersées … Les Boxers s’enhardissent, se rapprochent trés vite, s’acharnent, détruisent et tuent. Malgré une situation dramatique, de nouveaux groupes de volontaires blancs se constituent à Tien-Tsin pour se porter à la rencontre d’autres réfugiés annoncés et venant de l’ouest. L’un d’eux, protégé par un groupe de 20 cosaques russes, est durement accroché par les Boxers le 3 juin. Après un rude combat, une dernière charge de cavalerie disperse les assaillants. Le ton est définitivement donné.

Plus au nord, en Mandchourie, les Européens présents sur les nombreux chantiers de voies ferrées entre Teline et Moukden se font aussi sur prendre. Les églises sont en flammes, les magasins sont pillés, les missions françaises, danoises, anglaises, sont détruites, tous ceux qui ne peuvent fuir sont égorgés. Les Russes se replient vers le nord avec un convoi de chrétiens chinois. A Kharbine, 3000 réfugiés armés par le général russe Guerngross et ses cosaques sont encerclés par des milliers de Chinois déchaînés qui attaquent sur le fleuve Amour, plus au nord, les bateaux amenant ravitaillement, armes et munitions depuis Khabarovsk… Tout au sud, Français et Russes doivent aban-donner le Yunnan et se réfugier au Tonkin, en Indochine française… En quelques semaines, la présence européenne en dehors d’une, encore, relative protection des villes, fond comme une peau de chagrin… Partout la chasse est désormais ouverte contre les « diables étrangers » (Yang-Kouei-Tseu). Fin mai de cette année 1900, Delcassé, Ministre français des Affaires Etrangères, est persuadé qu’une intervention militaire musclée s’impose. Mais la division règne encore dans le camp des Européens : on hésite à Londres et à Berlin, tandis qu’à Washington et à Rome on se déclare prêt à suivre. Puis tout s’accélère, car plus personne ne peut se faire d’illusion. Ordre parvient donc aux commandants des forces navales européennes stationnées en Extrême-Orient de prélever des contingents de marins pour venir au secours des Légations de Pékin. A l’embouchure du fleuve Peï-Ho, dans le golfe du Petchili, une armada de navires de guerres appartenant aux grandes puissances, et qui va s’étoffer de plus en plus au fil des évènements, est ancrée hors de portée des pièces d’artillerie lourde qui arment les forts chinois du port de Takou, débarcadère obligatoire. Le 31 mai au soir, 75 matelots français, 75 Russes, 75 Anglais, 60 Américains, 40 Italiens et 30 Japonais débarquent en rade de Takou et prennent un train spécial à Tien-Tsin. 50 Allemands et 30 Autrichiens suivent encore le lendemain. Faibles effectifs certes, mais accueillis en libérateurs par les concessions européennes qui se les répartissent pour renforcer leur protection. Le temps presse : quelques dizaines d’hommes encore arrivent à passer, ainsi que 400 Chinois armés de lances recrutés parmi les chrétiens autochtones. Le piège va se refermer sur eux, mais ils ne peuvent encore y croire : le 5 juin, une nouvelle colonne de secours d’un millier de marins est annoncée en provenance de Takou, tandis qu’une nouvelle quarantaine de fusiliers marins français arrive encore pour renforcer la garde des Légations. C’est fini désormais : dès le 8, la voie ferrée est coupée et la ligne télégraphique entre Pékin et Tien-Tsin est détruite deux jours plus tard. De très grave, la situation devenait franchement désespérée …

La folle équipée de la colonne Seymour (5-26 juin 1900)

Le vice-amiral Seymour, commandant en chef de l’escadre anglaise des mers du sud, organise à Tien-Tsin une colonne de secours interalliée dont le but était de foncer sur Pékin pour débloquer la tenaille boxer qui était en train de verrouiller la place. Homme de décision, il prévoit de réparer la voie ferrée au fur et à mesure de sa progression. Il regroupe donc 900 Anglais, 500 Allemands, 300 Russes, 160 Français, 100 Américains, 54 Japonais, 40 Italiens et 30 Autrichiens, soit plus de 2000 marins dotés de 200 à 300 cartouches chacun, ainsi que 7 canons (hélas sans attelages pour les rendre autonomes) et trois jours de vivres. Le sentiment d’urgence occultait les réalités tactiques … La troupe, motivée comme on peut imaginer, se met en route le 10 juin au petit jour, répartie en trois trains. On fait 40 km le premier jour, mais seulement 14 dès le second, la ligne se révélant de plus en plus abîmée. Il faut réparer sommairement sous un soleil mordant et le regard immobile des troupes impériales chinoises venues en spectatrices, apparemment neutres … On fait encore 12 km le 13 juin, plus que 8 le 14 juin … Mais on est parvenu à Lang-Fong, à 60 km de Pékin ! Puis c’est l’enlisement. La ligne devient irréparable, les Boxers sont omniprésents alors que les troupes impériales, qui pouvaient jusque là donner un semblant de protection, ont soudain disparu. Les villages alentours sont vides. Une situation de cauchemar … Soudain, avec des hurlements frénétiques, les Boxers déchaînés foncent par centaines sur les ouvriers désarmés qui, en tête de le colonne ferroviaire stoppée, tentent encore de poser de nouvelles traverses. Impossible de fuir … C’est également le massacre du détachement italien qui assurait la garde du chantier. Panique et reflux des survivants vers les trains … contre-attaque désespérée repoussant les diables rouges, qui laissent une centaine de cadavres sur le ballast … Mais ils reviennent aussitôt, s’en prennent cette fois aux deux extrémités de la colonne isolée dans les mâchoires de l’étau. C’est que la masse des Boxers exhibe maintenant un armement moderne, ainsi des carabines Winchester américaines à répétitions, et même quelques canons … Aux deux bouts, les pertes européennes sont sévères. Il faut se replier avant que la voie ferrée qui relie à Tien-Tsin ne soit aussi coupée. Trop tard ! Très vite, une fourmilières humaine a emporté en tempête rails et traverses … Ordre est donné d’évacuer les trains pour se replier le long du fleuve Peï-Ho en transportant les blessés sur des jonques. On enterre les morts sur place, en les camouflant pour éviter toute profanation. Français et Italiens assurent l’avant-garde, les Allemands l’arrière-garde. Au centre, les Russes, avec les autres détachements. On a encore le moral, pourtant … la nourriture est infecte, l’eau du Peï-Ho est immonde, charriant mollement des cadavres au point d’empêcher le passage des jonques. La chaleur est accablante et les hommes souffrent de la soif. Au fur et à mesure que s’accélère cette retraite en bon ordre, l’armée régulière chinoise, qui ne cache plus désormais son accointance avec les Boxers, attaque ouvertement avec artillerie et cavalerie. Les Européens doivent prendre à la baïonnette chaque village sur le parcours. On continue de se replier de jour comme de nuit. Les blessés de toutes nationalités s’entassent sur la jonque française. Les Chinois tentent un barrage avec des navires coulés : on passe quand même … Puis vient le miracle : lorsque les rescapés arrivent enfin devant l’arsenal chinois impérial de Si-Kou, à 3 km seulement de Tien-Tsin, celui-ci est évacué contre toute attente après une terrible accrochage, sur une offensive européenne si forte que les Chinois ont cru à l’arrivée de renforts lourds … Les 1700 hommes et 250 blessés qui se regroupent loin derrière les remparts de l’arsenal déserté se savent désormais en sécurité. Il y a là vivres, armes et munitions en quantité suffisante. Les Japonais s’équipent en Winchester toutes neuves, les Allemands récupèrent une dizaine de leurs propres canons Krupp encore dans leurs caisses (en réalité, le fabricant Krupp avait revendu ses pièces démodées aux Chinois, qui étaient même venus s’entraîner avec les artilleurs allemands en Allemagne au cours des dernières années du XIXe siècle). Le 26 juin une colonne de secours de 2000 hommes les rejoint depuis Tien-Tsin, où tout le monde se replie sous la vigilance des Français (remarqués pour leur ardeur au feu, leur débrouillardise et, paraît-il … leur bonne humeur aux pires moments !) qui ferment la marche avec un petit canon tiré par un âne … Non sans que l’équipe anglaise n’ait pris le temps de dynamiter l’arsenal et le camp de Si-Kou. Mais tout n’était pas dit, loin s’en fallait. Somme toute, la tentative Seymour se soldait par un échec, certes avec héroïsme, mais un échec tout de même: les Légations de Pékin restaient définitivement enclavées et les quartiers européens de Tien-Tsin, où avaient pu se rassembler 5 000 hommes, étaient aussi en état de siège. Tout le monde avait à ce point de l’histoire engagé une course contre la montre: les Boxers, maintenant ouvertement appuyés par les troupes régulières chinoises, pour réduire définitivement les poches européennes de Pékin et de Tien-Tsin ; les nations européennes pour les désenclaver au prix d’une invasion désormais planifiée massive, avec des renforts débarquant sans arrêt dans le golfe du Petchili, rameutés d’Indochine, d’Inde, des Philippines, du Japon, de Sibérie … 60 000 hommes y étaient disponibles. Mais il fallait faire vite !

Le guêpier de Tien-Tsin (10-24 Juin 1900)

Le 11 juin, au lendemain du départ de la colonne Seymour pour Pékin, un régiment russe qui avait pu débarquer dans le port de Takou vient prendre position à Tien-Tsin, en protection des concessions. En même temps qu’eux, des Français, des Anglais, des Allemands, des Américains, des Japonais … Le commandement de ces forces de secours internationales était confié au Maréchal allemand Von Waldersee (ce qui n’enchantait d’ailleurs pas la France, inquiète de la « Weltpolitik » du jeune empereur Guilaume II, mais l’heure était encore à l’union …). Il était temps. Les Boxers s’infiltrent de tous côtés dans la ville, massacrant les Chinois catholiques dans la ville chinoise. Leurs premiers obus tombent sur les concessions. Le 16 juin les forts chinois de Takou sont pris d’assaut par les troupes de marine débarquant en force des navires de guerre européens après un déluge de feu parfaitement concentré sur les positions chinoises, où les Allemands découvrent 6 canons Krupp à tir rapide, encore fumants … Mais les pertes sont lourdes. Surtout, rien n’est réglé. 17 juin : impossible d’entrer dans la ville de Tien-Tsin. Les troupes alliées restent clouées sur place par le feu nourri des Boxers embusqués dans les maisons derrière leurs caisses de munitions. 20 juin : nouvelle tentative, nouvel échec. 300 hommes sont tués. La situation est plus que sombre. C’est le 19 juin, à Pékin, que l’ambassadeur d’Allemagne, le Baron Von Kettler, venu négocier très officiellement au Palais Impérial, est abattu par un régulier chinois sur le trajet de retour. Ce qui fut le signal : le prince Tuan, proche de Tseu-Hi, a ouvertement pris la tête du mouvement boxer et a fait cerner les Légations, où les européens se retranchent, sans illusions, d’autant qu’arrive la nouvelle du retrait de la colonne Seymour censée débloquer la situation.

A Tien-Tsin, dans l’après-midi du 22 juin, les échos d’une nouvelle canonnade nourrie provenant du sud annoncent que de nouveaux renforts (dont 2000 Russes) ont pu débarquer à Takou. Ceux ci couvrent aussitôt, à pied sous une chaleur torride, les 45 km qui les séparent de Tien-Hsin, pour s’infiltrer enfin dans la ville. Le 24, on l’a vu, une expédition en repart pour aller porter secours à la colonne Seymour qui revenait à sa base. Jusqu’au 8 juillet de nouveaux renforts alliés prennent position sur les défenses de la ville. Leur supériorité de feu devient enfin suffisante pour qu’il soit possible de lancer une attaque frontale contre la ville murée occupée par les Chinois. Le 14 juillet la ville chinoise est prise après de violents combats autour de la gare. Le verrou de Tien-Tsin a enfin sauté, ce qui ouvrait la route de Pékin. Mais les alliés ont perdu plus de 800 des leurs dans l’affaire. Il est nécessaire d’attendre le débarquement de nouveaux renforts et de réorganiser les unités. On se donne pour cela deux à trois semaines, à attendre dans une ville pratiquement détruite, où l’on découvre partout ce que l’on appellera plus tard une guerre totale, baignée par une fleuve encombré de cadavres et de restes d’animaux dont la décomposition dégage une odeur pestilentielle. Pas question de s’attarder à cette première victoire. Pékin restait la priorité, d’où parvenaient des nouvelles alarmantes: depuis le 26 juin seuls les bâtiments des ambassades françaises, allemandes et anglaises restaient debout, où résistaient encore tant bien que mal des Européens et des Chinois amis livrés à eux-mêmes, cernés par les hordes de Boxers qui sentent venir l’hallali.

Les 55 jours de Pékin (20 juin-15 août 1900)

La marche vers Pékin commence le 4 août. Il faut faire vite pour exploiter la victoire de Tien-Tsin, sans laisser aux Boxers le temps de souffler. Sur les 30000 hommes maintenant rassemblés dans la ville, 20000 vont faire mouvement, remontant vers le nord sur les deux rives du Peï-Ho: Américains, Anglais et Japonais, par la rive ouest, Français (avec des troupes coloniales Annamites et Tonkinois), Russes, Allemands, Autrichiens, Italiens, par la rive est. Un assaut combiné des deux colonnes leur permet de faire leur jonction à Peï-Tsang, où les Japonais des généraux Tsukamoto et Manabé pénètrent les premiers. On souffle un peu. Le ravitaillement suit bien par le fleuve. Mais une puissante artillerie chinoise les attend à un kilomètre plus au nord. On attaque dans une grande confusion, chaque groupe tentant d’arracher la victoire qui passera pour décisive. Et ce sont les Américains qui, cette fois, paient le plus lourd tribut. Tout est cependant terminé au soir du 6: les alliés ont pu remonter jusqu’à Yang-Tsoun. Malgré un manque de coordination dans le commandement allié, qui favorise le recul en bon ordre des troupes chinoises sur Pékin, on décide de reprendre la marche le 8 août au matin. Tong Tcheou est prise sans combat le 12, point clé pour la route de Pékin, jonction du fleuve et du Canal Impérial, ville de sinistre mémoire puisque c’est là que furent sauvagement torturés puis à mort les plénipotentiaires français et anglais en 1860 (ce qui avait provoqué une riposte fulgurante de l’Occident, et, entre autres, le sac du Palais d’Eté). On dispose alors de 14000 hommes valides et on décide de ne plus attendre d’autres renforts, qui continuent cependant de remonter depuis Takou. Les Français prennent par le pont de Palikao, les Américains et les Anglais passent plus au sud, les Japonais plus au nord, les Russes au centre. On se bousculerait presque, pour en finir, être les premiers à entrer dans Pékin …

Depuis près de 8 semaines, on n’en pouvait plus d’attendre dans les Légations de Pékin, sur les derniers murs desquels venaient se briser plusieurs fois par jour les vagues d’attaque des Boxers pressés d’en finir avant l’arrivée des secours européens. Stress absolu … le jour comme la nuit. Ce siège des Légations de Pékin est une histoire dans l’histoire. Le quartier des Légations est situé au sud-est de la ville tartare (qui est au nord, tandis que le vieille ville chinoise est au sud), entre les portes Tsien-Men et Ha-Ta-Men, ouvertes dans une impo villa d’enceinte de 20 m d’épaisseur et de 16 m de haut, défendues par d’énormes tours de quatre étages pour vues de meurtrières et d’embrasures pour les canons qui, de là haut, tirent sur les concessions. C’est dans cet espace réduit et bombardé que s’étaient laissés enfermer, le 31 mai, environ 450 marins appartenant à 8 nations différentes, prélevés sur les équipages des navires en rade devant Takou, et venus par trains spéciaux sur une ligne alors encore intacte. Parmi les effectifs civils, les ambassadeurs de France et de Russie, les ministres et représentants de Belgique, d’Angleterre, d’Italie, d’Autriche, du Japon, ainsi que leur familles et leurs personnels, dont on pouvait compter une centaine comme combattants. Auxquels on pouvait ajouter quelques 400 Chinois, qui savaient quel serait leur sort s’ils tombaient entre les mains des Boxers … Tous irrémédiablement piégés depuis plus de 8 semaines maintenant ! Ayant appris avec désespoir le retrait de la colonne Seymour, et n’étant guère informés précisément des efforts de la communauté internationale depuis la reprise de Tien-tsin. L’assassinat de Von Kettler, le 20 juin (il est vrai que l’attaché japonais, le Marquis Sugiyama, avait déjà été sauvagement assassiné le 11 juin, et que son corps mutilé ne fut jamais retrouvé), avait été le signal du durcissement des combats. Ce n’est que le lendemain que la défense des Légations fut réellement organisée, maintenant que personne ne se faisait plus d’illusions sur la suite : décision d’abandonner les légations trop isolées de Belgique, Italie et Autriche-Hongrie, pour mieux renforcer le périmètre des autres, sur lesquels on se regroupe, creusement de tranchées, renforcement des postes d’observation et de tir, stockage de vivres et même de bétail sur pied. La défense de cet espace est placée sous les ordres d’un état major interallié dirigé par l’Austro-Hongrois Thomann Von Montalma. Il faut désormais faire face de tous côtés et, lentement, inexorablement, les assiégés perdent des hommes. A quelques kilomètres des Légations, d’autres furieux combats ont lieu autour de la mission catholique et de la cathédrale du Pé-Tang. Le 12 juillet au matin une énorme mine chinoise y explose, laissant un entonnoir de 7 m de profond et de 40 de diamètre, tuant 80 personnes, dont 20 enfants. Même si la prise de Tien-Tsin par la colonne de secours (13 et 14 juillet) leur donne un illusoire moment de répit (l’impératrice Tseu-Hi, un moment déstabilisée par la nouvelle, établit un court cesser-le-feu avec, même, quelques envois de vivres aux assiégés !), les fusillades sont ininterrompues, les défenses tombent, les médicaments et la nourriture manquent. Les Boxers ont aussi des tireurs de précision qui, embusqués, éliminent sûrement. Et partout des vagues d’assaut de milliers de Chinois s’enchaînent avec des cris de mort Tuons, Tuons (杀 shā), Brûlons, Brûlons (烧 shāo) … Un déferlement de haine, un furieux appel au meurtre, une volonté de détruire … Le harcèlement sera continu jusqu’à la fin, inespérée: au matin du 14 arrivent de nouveaux bruits de canonnades, portant des rumeurs d’espoir, puis des certitudes, dans l’incrédulité… Anglais et Américains sont à l’angle nord-est de la ville chinoise, Japonais, Français et Russes sont au mur est de la ville tartare, que l’on escalade. Les Japonais dynamitent la porte Tsi-Hoa-Men, les Anglais arrivent directement le ce qui reste des Légations en empruntant l’égout de la Rivière de Jade … C’est le ras de marée, les derniers combats au corps à corps. En cette fin d’après-midi du 14 août, après 55 jours d’angoisse, les assiégés de Pékin entendent soudain monter du pied de la muraille qui les coupait du monde des vivants, le son aigre des cornemuses de l’Armée des Indes … C’est fini. Pékin est ville ouverte, les dernières poches de résistance sont rapidement réduites.

Les troupes chinoises, réguliers et Boxers confondus, se replient vers le nord et l’est. La cour s’échappe du Palais Impérial et fuit vers le Chen-Si le 16, alors que Tseu-Hi s’en était sauvée dès l’aube du 15, déguisée en paysanne (elle ne reviendra à Pékin qu’en 1902). La ville est un monceau de ruine. Des centaines de cadavres Boxers jonchent les gravas, sur fond des derniers incendies qu’ils avaient allumés. Les assiégés des Légations avaient finalement perdu 43 % de leurs effectifs, à quoi il convient d’ajouter environ un millier de civils chinois qui avaient résisté à leur côté. Mais la guerre des Boxers était éteinte. Certes des opérations de nettoyage furent effectuées tout autour de Pékin jusqu’en mai 1901, et les villes fortifiées qui refusaient de se rendre aux alliés étaient forcées, prises au canon et à la baïonnette, souvent pillées et incendiées … Pas de quartier: le sang appelle le sang … Les Boxers survivants (auxquels les autorités chinoises ne pardonnaient pas l’échec …) furent livrés à la justice chinoise, qui les fit exécuter, sans état d’âme, et dans une parfaite hypocrisie. Le Prince Tuan fut exilé. De Tien-Tsin, base arrière, montait toujours le flot des renforts débarqués à Takou. Le point d’orgue final fut la revue internationale de la victoire, menée par Von Waldersee le 28 août, défilant à travers les cours du Palais Impérial occupé par les occidentaux. Le monde pouvait à nouveau être rassuré.

Celui-ci tira cependant quelques leçons de cette guerre des Boxers, Pour les alliés, cette guerre fut un extraordinaire terrain pour tester du nouveau matériel de guerre : ainsi les fusils Mosin-Nagan des Russes, les Mauser 1898 des Allemands (qui avaient vendus les modèles antérieurs, 1871 et 1873, aux troupes chinoises), les fusils Arisaka 1897 des Japonais, les Mannlicher-Carcano 1891 des Italiens, pour ne citer que ces exemples là, restèrent en dotation dans les armées jusqu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Quant à la Chine, qui avait dû s’engager par le protocole du 7 septembre 1901 à payer un dédommagement de 450 millions de Taëls, elle comprit qu’elle ne pourrait lutter à armes égales avec les étrangers qu’en se mettant d’abord à leur école, comme avait fait le Japon une trentaine d’années auparavant. Elle devait en attendant, la mort dans l’âme, interdire ses sociétés secrètes et laisser se renforcer l’implantation militaire étrangère sur son sol. Surtout, de cette défaite cuisante allait sortir une haine encore plus forte contre l’impératrice douairière Tseu-Hi (qui avait finalement laissé faire les étrangers et même renoué avec eux, dans un incroyable rétablissement diplomatique, pour conserver son trône jusqu’à sa mort en 1908 !), qui aboutit au printemps 1912 à la proclamation de la déchéance de la dynastie mandchoue. La révolution déferla alors sur la Chine, enchaînant d’autres épisodes sanglants. Quant à la boxe chinoise traditionnelle (拳法 quán fǎ), dont se dont se réclamaient les Boxers, discréditée par son inefficacité face aux armes modernes (lorsque les tirs étaient réels…), elle ne suscita plus désormais, et pendant des décades, qu’un très faible intérêt dans le pays ; il fallut attendre longtemps avant qu’Amérique et Occident ne la redécouvrent, entraînant du coup un renouveau qui a largement dépassé les frontières chinoises… Étonnant revirement de l’Histoire …




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Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie