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L’attention vigilante

Les mains du méditant

Pour se faire une idée de ce qu’est la méditation orientée vers la présence, il convient d’abord de se rendre compte à quel point les gens sont normalement non attentifs. Habituellement, on ne remarque la tendance de l’esprit à errer que lorsque l’on tente d’accomplir une tâche mentale et que cette errance interfère. Ou peut-être réalise-t-on que l’on vient de terminer une activité agréable sans l’avoir remarquée. En fait, le corps et l’esprit sont rarement coordonnés étroitement. Du point de vue du bouddhisme, nous ne sommes pas présents.

Comment cet esprit peut-il devenir un instrument de connaissance de soi ? Comment peut-on avoir prise sur l’inconstance, l’inattention de l’esprit ? Traditionnellement, les textes évoquent deux étapes de la pratique :

  • l’apaisement ou le domptage de l’esprit : shamatha ;
  • le développement du discernement : vipashyana.

Le shamatha, quand il est utilisé comme pratique indépendante, est en fait une technique de concentration visant à apprendre à maintenir, attacher au moyen d’une corde , l’esprit dirigé vers un seul objet. Cette concentration peut ultérieurement conduire à des états d’absorption ; quoique ces états aient été dûment enregistrés dans la psychologie bouddhique, ils ne sont généralement pas recommandés. Calmer l’esprit, dans le bouddhisme, n’a pas pour but de l’absorber mais de le mettre en mesure d’être attentif à lui-même assez long temps pour acquérir un discernement quant à sa propre nature et à son propre fonctionnement.

Pour être en mesure de voir des peintures sur le mur d’une caverne sombre, on a besoin d’une bonne lumière protégée du vent.

La plupart des écoles bouddhiques contemporaines ne pratiquent pas le shamatha et le vipashyana comme des techniques séparées, mais combinent plutôt les fonctions d’apaisement et de discernement dans une seule technique de méditation.

La présence/conscience est typiquement enseignée au moyen de périodes déterminées de méditation assise. Le but de ces séances est de simplifier la situation pour la réduire au strict minimum. Un objet simple est utilisé comme centre de l’attention active ; il s’agit souvent de la respiration. Le corps est placé en position droite et maintenu calme. Chaque fois que le méditant réalise que son esprit erre de manière inattentive, il doit reconnaître cette errance sans la juger et ramener son esprit vers l’objet.

La difficulté d’être attentif

La respiration est l’une des activités physiques les plus simples, les plus élémentaires, les plus omniprésentes. Pourtant, les méditants débutants sont généralement surpris de découvrir combien il est difficile d’être attentif, même à un objet aussi peu complexe. Le méditant découvre que l’esprit et le corps ne sont pas coordonnés. Le corps est assis, mais l’esprit est constamment assailli de pensées, de sentiments, de conversations intérieures, de rêves éveillés, de fantasmes, d’assoupissements, d’opinions, de théories, de jugements sur les pensées et les sentiments, de jugements sur les jugements – torrent incessant d’événements mentaux déconnectés dont le méditant ne se rend même pas compte qu’ils se produisent, sinon en ces brefs instants où il se remémore ce qu’il est en train de faire. Même quand il tente de retourner à son objet d’attention, la respiration, il peut avoir à reconnaître qu’il est seulement en train de penser à la respiration plutôt que d’y être attentif.

L’attitude abstraite

Ultérieurement, les méditants commencent à entrevoir qu’il y a une différence réelle entre le fait d’être attentif et celui de ne pas l’être. Dans la vie quotidienne, ils commencent aussi à connaître des instants de prise de conscience du fait qu’ils ne sont pas attentifs et de retour fugitif à l’attitude attentive – non à la respiration, dans ce cas, mais à tout ce qui peut survenir. Ainsi donc, la première grande découverte de la méditation attentive tend à être non un discernement global quant à la nature de l’esprit, mais la réalisation aiguë de la mesure dans laquelle les êtres humains sont normalement déconnectés de leur propre expérience. Même les activités quotidiennes les plus simples ou les plus agréables marcher, manger, converser, conduire, lire, attendre, penser, faire des projets, jardiner, faire l’amour, boire, se souvenir, aller chez un thérapeute, écrire, faire un petit somme, s’émouvoir, faire du tourisme, toutes se déroulent rapidement dans une masse confuse de commentaires abstraits tandis que l’esprit se hâte vers sa prochaine occupation mentale. Cette attitude abstraite est le scaphandre, le rembourrage d’habitudes et de préjugés, l’armure avec laquelle il se met habituellement à distance de son propre vécu.

L’esprit qui saisit ne peut pas saisir son ultime incapacité à saisir; il peut seulement cultiver sa tolérance à cette incapacité.
Robert Thurman

La conscience

Du point de vue de la méditation orientée vers l’attention vigilante, les êtres humains ne sont pas piégés pour toujours dans l’attitude abstraite. La dissociation de l’esprit et du corps, de la conscience et de l’expérience est le résultat de l’habitude, et cette habitude peut être rompue. mesure que le méditant interrompt de manière répétée le flux de la pensée discursive et redevient attentif à sa respiration ou à son activité quotidienne, l’agitation de l’esprit se dompte graduellement. On commence à pouvoir envisager cette agitation comme telle et à devenir patient envers elle, plutôt que de se perdre automatiquement en elle. Par la suite, les méditants font état d’une perspective plus panoramique. Cette dernière se nomme conscience. A ce stade, la respiration n’est plus nécessaire en tant que centre vers lequel diriger l’attention. Selon une analogie traditionnelle, l’attention se rapporte aux mots isolés d’une phrase, tandis que la conscience est la grammaire qui englobe la phrase tout entière. Les méditants rapportent également qu’ils font l’expérience de l’espace et des vastes dimensions de l’esprit. A ce propos, une métaphore traditionnelle compare l’esprit au ciel (arrière-plan non conceptuel) dans lequel les différents contenus mentaux, tels des nuages, se lèvent puis s’éloignent. Ces expériences de la conscience panoramique et de l’espace sont des développements naturels de la méditation orientée vers l’attention/vigilance: cela est attesté par le fait qu’elles se manifestent chez des méditants non seulement dans les traditions bouddhiques où elles ont une signification doctrinale et sont, de ce fait, encouragées, mais aussi dans les traditions (par exemple, certaines écoles Theravadin) où elles sont déconseillées et où des antidotes spécifiques doivent leur être appliqués. Dans ces dernières traditions, le développement de la pratique est focalisé sur une intensité croissante de l’attention.

La nature de l’esprit

Comment se fait-il que l’attention/vigilance puisse se développer ? Deux approches traditionnelles évoquent cette question. L’une considère le développement comme l’entraînement à de bonnes habitudes. Le fait mental de l’attention est renforcé, comme c’est le cas dans l’entraînement d’un muscle qui peut alors effectuer sans se fatiguer un travail plus dur et plus long. Dans la seconde approche, l’attention/vigilance est considérée comme partie intégrante de la nature essentielle de l’esprit; c’est l’état d’esprit naturel, que les réflexes habituels d’avidité et d’illusion obscurcissent temporairement. L’esprit non dompté tend constamment à s’installer en un point stable de son perpétuel mouvement, à s’agripper à des pensées, des sentiments, des concepts comme s’ils constituaient un sol ferme. A mesure que ces habitudes sont interrompues et que l’on apprend une attitude de lâcher-prise, la tendance naturelle de l’esprit à se connaître lui-même et à réfléchir sa propre expérience peut s’épanouir. Tel est le début de la sagesse ou de la maturité (prajna).

Il importe de se rendre compte que cette maturité n’implique pas l’adoption de l’attitude abstraite. Comme les maîtres bouddhistes le soulignent souvent, la sapience, dans le sens de prajna, n’est pas une connaissance à propos de quelque chose. Il n’y a pas de sujet abstrait d’une expérience, qui serait séparé de l’expérience elle-même. Les maîtres bouddhistes évoquent souvent le fait de faire un avec sa propre expérience. Quels sont, dès lors, les contenus ou les découvertes de cette sagesse ?

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Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie