Tiandi

La musique en Chine

La musique en Chine a toujours interféré avec l’ordre de l’univers, d’une part, et avec l’organisation de toute la civilisation chinoise depuis la nuit des temps, d’autre part. En effet, toute civilisation en Chine est basée sur la musique d’origine céleste exprimant l’harmonie universelle, et les rites d’origine terrestre exprimant l’ordre universel.

A l’échelle humaine entre ciel et terre, la musique aide l’homme à se maintenir à sa juste place dans la conformité et l’harmonie. Elle est si puissante qu’elle peut tantôt aider l’homme, le guider dans la voie de la modération, tantôt le pervertir dans une vie de débauche. Dans toutes les religions, il est fait appel au verbe pour expliquer la création du monde, ce verbe qui crée peut également tuer dans d’autres circonstances.

L’univers entier peut se résumer par des nombres, de même les relations numériques exprimant les rapports des sons musicaux ont des équivalents partout, ce qui permet de comparer l’harmonie musicale aux harmonies de formes, de couleurs, aux divisions du temps, aux mouvements des planètes. La lumière, la chaleur, les vibrations chimiques, magnétiques et autres sont soumises aux mêmes lois physiques que les vibrations sonores, on peut donc expliquer tous ces phénomènes par l’intermédiaire d’un phénomène vibratoire, donc par essence musicale.

La musique est la seule approche du mouvement céleste qui permette de le saisir sans le dénaturer; comme le sage taoïste, elle enseigne sans parler. La vie est si simple quand on la ressent, et si mystérieuse quand on l’analyse que seule la musique peut la rejoindre.

Un système pentatonique

En musique, un système pentatonique est une échelle musicale constituée de cinq hauteurs de son différentes, contrairement à l’échelle heptatonique qui en compte sept.

律吕 lǜ lǚ

Le système des douze lois (十二律 shí’èr lǜ) qui repose sur une gamme de douze tubes (lülü 律 呂) est le plus fondamental pour la théorie musicale chinoise. Le terme 律 lǜ signifie mesure, et c’est également appliqué aux mesures judiciaires du droit administratif.

律例 lǜ lì
lois et cas précédents
法律 fǎ lǜ
Aloi, droit
Owlman
A giant owl-like creature.

L’une des définitions les plus anciennes du terme 律 lǜ se trouve dans Les Discours des Royaumes (國語 Guóyǔ), où le maître de musique 伶州鳩 Líng Zhōujiū explique que 律 lǜ signifie quelque chose à l’aide duquel des normes de mesures sont créées (所以立均出度 suǒyǐ lì jūn chū dù). Ceux-ci sont basés sur une unité fondamentale, à partir de laquelle toutes les autres mesures sont dérivées, comme les os d’une colonne vertébrale (le caractère 呂lü décrit les notes paires dans le système des douze lois mais a également le sens de colonne vertébrale). Six des tubes s’appelaient lǜ (六 律 liùlǜ ), les autres lǚ (六 呂 liùlǚ ).

Le maître de musique Zhōujiū distingue les tubes de nombre impair (單數 dānshù) et les tubes de nombre pair (雙數 shuāngshù) ou les tubes intermédiaires (六間 liùjiān). Ceux-ci ont été appelés plus tard les six tubes yang (六陽律 liù yáng lǜ) et les six tubes yin (六陰呂 liù yīn lǚ). Bien qu’il qu’une explication ai été donnée pour la signification de 律 lǜ, l’origine réelle de cette désignation, ainsi que celle des tubes 呂 lǚ, reste entourée de mystère.

Le système le plus ancien des tubes de hauteur est appelé “loi pure” (純律 chún lǜ). La longueur de tous les tubes de ce système est dérivée du tube cloche jaune (黃鐘 huáng zhōng). En soustrayant alternativement un tiers et en ajoutant un tiers de la longueur du tube, les tons les plus élevés de l’échelle sont créés. Cette méthode nécessite que le diamètre et la circonférence de chaque tube soient les mêmes.

Ling Lun écoutant les phénix, une œuvre de Liu Ziyu

Selon la légende, le système a été inventé par un certain 伶倫 Líng Lún, un ministre de l’empereur jaune 黃帝 Huángdì. Quand il entendit les cris des phénix dans les vallées du mont 崑崙 Kūnlún, l’idée lui est venue d’utiliser ces sons pour créer un système musical tempéré. L’empereur jaune lui ordonna de fondre douze cloches (鍾 zhōng).

Les carillons de Zeng Hou Yi de la tombe de Leigudun 1, Suizhou, Hubei

En fait, les cloches sont les instruments de musique les plus anciens qui témoignent du système pentatonique utilisé en Chine, et des noms de la hauteur de ces tons. Les plus anciennes cloches en bronze qui subsistent sont inscrites avec des termes tel que 妥賓 tuǒ bīn (nommé plus tard 蕤賓 ruí bīn) ou 無旲 wú tái (correspondant plus tard à 無射 wú shè).

Les douze lois ne sont pas un instrument de musique à proprement parler. Ces tubes sonores sont des mesures, des étalons sonores sur lesquels devront se régler les instruments de musique. Ils forment la substance, la base, de même que les grandes divisions cosmiques avec lesquels ils sont liés forment le fondement de l’univers.

Le système pentatonique chinois est une gamme de cinq degrés, retenus parmi les douze lois. Des douze notes qui divisent l’octave, d’après Louis Laloy, cinq sont élues. La première est un Fa, la seconde sera Sol, la troisième La, la quatrième Ut et la cinquième Ré. Cet ensemble dont les termes consécutifs sont à distance de ton entier ou de tierce mineure peut prendre son point de départ sur tout degré de l’échelle chromatique. Il ne s’agit pas de hauteur absolue — leurs relations mutuelles resteront invariables ainsi que leurs noms qui correspondent à leur rôle et non à leur hauteur absolue.

Le morceau peut se terminer par une quelconque de ces cinq notes contrairement à la musique occidentale où la dernière note est toujours la tonique. Ces cinq degrés sont assimilés aux fonctions de l’État, aux cinq agirs, et correspondent chacun à un intervalle bien défini.

ToniqueGōngLe princeTerre
SecondeShāngLe ministreMétal
TierceJuéLe peupleBois
QuinteZhiLes travauxFeu
SixteLes ressourcesEau

La tonique en musique chinoise constitue la base, le référentiel, le centre comme l’agir terre, pivot des cinq agirs. Elle s’impose par sa valeur symbolique, sa fonction théorique, mais reste discrète dans son expression sonore. C’est le Tube étalon Houang Tchang qui reproduit la tonique Koung c’est-à-dire le son Fa, sa couleur emblématique est le jaune (centre).

Les enseignements corrects ont tous leur principe dans les sons musicaux ; quand les sons musicaux sont corrects, la conduite des hommes est correcte. Les sons et la musique sont ce qui agite et ébranle les artères et les veines ; ce qui traverse et parcourt les esprits vitaux et ce qui donne au cœur l’harmonie et la correction.

Shiji, Mémoires historiques, traduction Chavannes

En plus de leur usage en musique, les cinq notes sont utilisées pour rendre compte de l’harmonie ou des discordances qui règnent dans la société; elles représentent ce qui émanent d’une situation, d’une personne, d’une ville ou d’un pays et donnent à percevoir quelque chose de la réalité profonde de leurs souffles. Par le système des corrélations analogiques, on associe chacune des cinq notes à l’un des cinq éléments. À travers cette association, comme sans doute par d’antiques relations, chaque note représente une partie de la société.

Cette gamme pentatonique fut très rapidement complétée par les deux quintes suivantes — mi et si. Les Chinois connaissaient donc la gamme heptatonique.

Le système heptatonique


Les deux sons accessoires mi et si, permettant de passer du pentatonique à l’heptatonique, appartiennent à l’échelle du monde invisible et ne sont par conséquent pas utilisés comme fondamentale de mélodies. Les chinois connaissaient bien la gamme à sept notes, les sept débuts (七始 qī shǐ), utilisés pour exprimer les émotions humaines.

Les chinois s’intéressaient surtout à la musique comme moyen d’harmoniser les éléments de l’existence terrestre et d’établir un juste équilibre entre le ciel et la terre et non pas à l’expression d’émotions humaines. Seules les cinq premières notes sont pures et possèdent un nom. Les 6e et 7e notes possèdent le caractère 變 biàn signifiant changement cyclique. Le deuxième caractère confirme leur parenté à la tonique et à la quinte. Elles sont ainsi désignées par 變宮 biàn gōng et 變角 biàn jiǎo. Ainsi, dans la gamme fondamentale de Fa, la note Fa est associée à Mi, et la note Do à Si.

Ces 2 notes ne sont utilisées que comme notes d’agrément et dans la musique légère. Ce sont des irrégulières qui se risquent et s’effacent aussitôt.

Les accords

La musique chinoise est mélodique, contrairement à notre musique polyphonique. Dans les ensembles musicaux chinois, toutes les voix, tous les instruments y observent l’unisson, quelquefois l’octave. La musique chinoise connait les accords mais ignore le contrepoint. Elle ne conçoit pas que les accords puissent se commander l’un l’autre pour réaliser une suite nécessaire. Un accord pour elle n’est qu’un enrichissement de la sonorité d’une note.

Dans des pièces anciennes pour le luth par exemple, il arrive que 2 ou 3 cordes soient attaquées à la fois. La préoccupation des savants et des lettrés étant d’atteindre le psychisme des auditeurs par le pouvoir particulier de chaque note, il est normal que la musique revête une forme mélodique et que chaque note puisse être écoutée seule, sans être intégrée dans un groupe de notes où elle perdrait sa fonction et son rôle.

Le rythme

C’est l’impression de la vie dans ses oppositions, ses alternances. L’énergie vitale circule dans notre corps selon des rythmes circadiens, par la révolution cardiaque, la cadence respiratoire. Le rythme est donc, à l’image du pouls, représentatif du dynamisme interne de la musique, de sa qualité énergétique.

Cadence CorpsRespirationChiffreSymbole
binaireéveillé, actifinspir-expirdeuxterre
tertiairerepos, méditatifinspir-expir-pausetroisciel

Le rythme étant d’ordre physiologique a une influence directe sur le corps. Il agit en particulier sur le cœur, la respiration, tous les aspects de la vie végétative, les mouvements du corps, sans intervention de la conscience réflective.

Le rythme, en musique chinoise, est construit sur l’horizontal, le mélodique, sans appui sur une construction verticale harmonique. La mélodie, par la seule disposition-et alternance des notes, dans une succession particulière d’événements sonores, dégage une pulsation dynamique qui atteindra directement le corps de l’auditeur. La musique à 2 ou 4 temps est presque seule employée. Les groupes ternaires sont rares.

Les intervalles

Il existe de nombreuses références indiennes à la puissance curative de certains intervalles musicaux. Pour les chinois, l’intervalle que la note forme avec la tonique indique la qualité énergétique du rapport et se réfère à l’espace. Le symbolisme des intervalles est basé sur l’arythmologie et le mouvement des nombres, du reste la théorie chinoise ne parle que de nombres et non pas de notes.

Les instruments

Ce sont les matériaux des instruments qui sont associés aux 8 directions, 8 vents : le souffle génère 8 qualités différentes de son.

Le timbre, la couleur, le caractère des sons produits par l’instrument en fonction de sa matière et de sa forme est une donnée essentielle que les Chinois placent juste après le pouvoir des intervalles.

OuestMétalCloches
Nord-OuestPierrePierres sonores
NordPeauTambours
Nord-EstCalebasseOrgue à bouche
EstBambouFlûtes
Sud-EstBoisCaissettes, Claves
SudSoieCithare
Sud-OuestTerreOcarina
Tableau des correspondances
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