Tiandi

Nous installer dans l’immobilité

Le sujet était une âme prisonnière d’un corps, un théâtre où s’affrontaient des démons bons et mauvais, un système où se mélangeaient des humeurs, une cornue où s’accomplissaient des transformations, etc. Ces représentations ont souvent passé par un véritable savoir. Le langage, l’opinion, l’autorité faisaient passer pour sûr ce qui ne l’était pas.

Pour sortir de cette infinité de vues incertaines, il ne faut plus imaginer, mais observer. Sans idée préconçue, ou plutôt : avec au départ une idée aussi ouverte que possible. Cette idée, la voici : nous allons observer de l’activité parce que c’est d’activité que nous sommes faits. Cette idée suggère une réalité indéterminée, observable à loisir, comme par jeu. L’observation de cette activité conduit à une succession de découvertes et à la connaissance de ce que nous sommes en tant que sujets. Voici ces découvertes, très brièvement résumées :

Nous nous apercevons que la conscience de soi se forme au sein de notre activité. Elle apparaît quand, par moments et à des degré divers, par une sorte de condensation, cette activité devient sensible à elle-même. Nous ne parlerons donc plus de la conscience, mais d’activité devenant consciente. Nous rejetterons le substantif “conscience” parce qu’il suggère que la conscience existe en soi, indépendamment de ses contenus.

Nous découvrons ensuite que c’est ce phénomène de l’activité devenant consciente qui crée au sein de l’activité un rapport à soi qui fait d’elle mon activité, et que c’est ainsi que naît le sujet qui dit “je”.

Nous découvrons que cette observation, incertaine au début, peut se poursuivre avec méthode. Pour qu’elle soit féconde, deux conditions doivent être remplies : il faut chaque fois nous arrêter, c’est-à–dire suspendre en nous toute intention, quelle qu’elle soit.

Cela n’est possible que si nous cessons de nous mouvoir. Nous devons nous installer dans l’immobilité de façon à pouvoir y rester sans effort. La seconde condition est que nous désactivions le langage pour ne pas nous laisser détourner de notre observation par les idées toutes faites qu’il véhicule. C’est chose facile quand le désir de nous mouvoir nous a quittés et que nous n’avons plus d’intentions. J’ai traité de façon plus complète de cette question de méthode dans Esquisseset nommé “arrêt” le moment de l’entrée dans ce régime où notre disponibilité, notre réceptivité et notre attention sont les plus grandes. L’arrêt est un acte naturel : nous nous arrêtons spontanément pour penser, pour écouter, pour sentir, mais nous pouvons cultiver cette sentir, mais nous pouvons aussi cultiver cette opération mentale et, par elle, nous muer en spectateurs de notre propre activité. Nous pouvons ensuite réintroduire le mouvement et observer, toujours impassibles, comment se modifie notre activité quand nous agissons. Nous pouvons enfin réintroduire le langage et observer avec la même attention comment change alors notre rapport à nous mêmes et aux choses.

Jean-François Billeter in Pourquoi l’Europe : Réflexions d’un sinologue