Investir dans la perte

ๆœƒๅƒ่™ง
huรฌ chฤซ kuฤซ

Le grand maรฎtre Zheng Manqing utilisait souvent l’expression ๅƒ่™ง chฤซ kuฤซ, mot ร  mot : manger (ๅƒ chฤซ) le fait de perdre (่™ง kuฤซ) ; expression en gรฉnรฉral traduite par subir une perte, รชtre dรฉsavantagรฉ, subir des consรฉquences fรขcheuses, payer cher. Maรฎtre Zheng l’utilisait pour encourager ses รฉlรจves ร  accepter de perdre ou de cรฉder temporairement dans une interaction telle que celle que propose la poussรฉe de mains (ๆŽจๆ‰‹ tuฤซ shว’u). Lโ€™idรฉe est que, en acceptant de reculer ou de ne pas rรฉsister, on crรฉe une opportunitรฉ pour retourner la situation en sa faveur. Il disait quโ€™il fallait savoir manger une perte (ๆœƒๅƒ่™ง huรฌ chฤซ kuฤซ) pour mieux comprendre la dynamique de lโ€™รฉnergie et du mouvement. On peut remarque que le caractรจre ่™ง kuฤซ a le sens de perdre mais รฉgalement de manquer, d’heureusement. On retrouve les caractรจres ๅƒ่™ง dans l’expression ๅƒ่™งไธŠ็•ถ chฤซ kuฤซ shร ng dร ng qui signifie prendre avantage de ; ไธŠ็•ถ shร ng dร ng ayant le sens de se faire avoir, de tomber dans le panneau. L’expression ๅƒ่™ง chฤซ kuฤซ est souvent traduite par investir dans la perte, on voit qu’il y a un glissement de sens que je trouve malheureux, il y a quand mรชme une nuance entre manger, absorber et investir.

้œ็‚บๅ‹•ไน‹ๅธฅ๏ผŒๆŸ”่ƒฝๅ…‹ๅ‰›ใ€‚
jรฌng wรฉi dรฒng zhฤซ shuร i, rรณu nรฉng kรจ gฤng.

L’idรฉe de Zheng Manqing de savoir manger une perte n’a rien ร  voir avec la passivitรฉ ; c’est une forme d’entraรฎnement radical, une sorte de rรฉbellion intรฉrieure contre l’ego et l’illusion du contrรดle. Lorsque son maรฎtre Yang Chengfu disait : ร€ la pratique, ne craignez pas de perdre, on craint de perdre, et l’on ne progresse qu’en perdant ; il ne parlait pas d’humilitรฉ comme d’une vertu ostentatoire, mais d’une mรฉthode pratique de transformation. En taiji quan, chaque rรฉsistance vous paralyse ; chaque abandon vous permet d’apprendre. Savoir manger une perte signifie entrer directement dans cet espace inconfortable oรน l’on cesse de prรฉtendre savoir, oรน l’on cesse de chercher ร  gagner, et oรน l’on commence ร  ressentir ce qui se passe rรฉellement. Les classiques nous disent : Par l’immobilitรฉ (้œ jรฌng), on maรฎtrise (ๅธฅ shuร i) le mouvement (ๅ‹• dรฒng); par la douceur (ๆŸ” rรณu), on vainc (ๅ…‹ kรจ) la duretรฉ (ๅ‰› gฤng). En vous assouplissant (ๆŸ” rรณu), en laissant le mouvement vous traverser, vous commencez ร  dรฉcouvrir vos points faibles, la tension cachรฉe que vous croyez รชtre de la force (ๅŠ› lรฌ).

ๆ„ๅœจๅ…ง๏ผŒๅฝขๅœจๅค–๏ผŒๅค–ไธ่ฆ‹ๅ…งใ€‚
yรฌ zร i nรจi, xรญng zร i wร i, wร i bรน jiร n nรจi.

Le vรฉritable taiji quan dissimule son intention. Lโ€™intention est intรฉrieure, la forme ne rรฉvรจle rien ; lโ€™intention (ๆ„ yรฌ) ne se manifeste pas ร  lโ€™extรฉrieur (ไธๅค–้œฒ bรน wร i lรน). Cette idรฉe est souvent attribuรฉe aux enseignements oraux des maรฎtres de taiji quan, notamment ceux de la lignรฉe Yang ou Wu. Elle nโ€™apparaรฎt pas textuellement dans le Taijiquan Lun attribuรฉ ร  Zhang Sanfeng, mais elle en est une interprรฉtation pratique, surtout dans le cadre de la poussรฉe de mains (ๆŽจๆ‰‹ tuฤซ shว’u) et des applications martiales. En ne rรฉsistant pas, vous dรฉveloppez une sensibilitรฉ accrue ร  la force et ร  lโ€™intention de votre partenaire. Vous รฉcoutez (่ฝ tฤซng) son รฉnergie pour mieux y rรฉpondre. En restant connectรฉ (็ฒ˜ niรกn) ร  votre partenaire sans opposition, vous pouvez suivre (้š suรญ) son mouvement et le guider vers une position dรฉsavantageuse. Cela ne doit pas รชtre visible dans la posture ou le mouvement et rรฉpond au principe Contenir sans rรฉvรฉler (ๅซ่€Œไธ้œฒ hรกn รฉr bรน lรน). Cโ€™est le secret qui transforme un art lent en une force vรฉritablement redoutable. La vรฉritable puissance (ๅ†…ๅ‹ nรจi jรฌn), ne provient pas dโ€™un effort visible ; elle se manifeste silencieusement, sans que lโ€™adversaire ne sโ€™en aperรงoive. Dans un vรฉritable combat, cโ€™est essentiel : pas dโ€™annonce, pas de dรฉmonstration, pas de mouvement superflu. Lโ€™adversaire ne perรงoit rien jusquโ€™ร  ce quโ€™il soit trop tard. Cโ€™est pourquoi savoir manger une perte est la vรฉritable voie vers la puissance (ๅ‹ jรฌn) : en acceptant de perdre, vous รฉliminez tout bruit, tout mouvement superflu et toute vanitรฉ. Vous vous entraรฎnez ร  rester calme lorsque votre รฉquilibre est rompu, ร  vous rรฉorganiser dans le chaos, ร  garder votre ancrage lorsque tout sโ€™รฉcroule.

ไปฅๆŸ”ๅ…‹ๅ‰›
yว rรณu kรจ gฤng

Vaincre le dur par le souple, ce principe classique du taiji quan est directement liรฉ ร  lโ€™idรฉe de savoir manger une perte . En cรฉdant, en รฉtant souple (ๆŸ” rรณu), on neutralise la force adverse, sa duretรฉ (ๅ‰› gฤng) et on la retourne contre elle-mรชme.

่ตฐๅŒ–
zว’u huร 

Dans le tuishou, cela signifie rediriger ou absorber la force de lโ€™adversaire en bougeant plutรดt quโ€™en rรฉsistant. Cheng Man Ching insistait sur lโ€™importance de marcher (่ตฐ zว’u ) et de transformer (ๅŒ–huร ) la force entrante pour la neutraliser.

็ฒ˜้€ฃ้ป้šจ
zhฤn liรกn niรกn suรญ

Coller, connecter, adhรฉrer, suivre, pour savoir manger une perte, il faut rester connectรฉ ร  lโ€™รฉnergie de lโ€™autre (็ฒ˜ zhฤn) sans rompre le contact, ce qui permet de sentir et de guider sa force.

่ฆๅญธๆœƒๅƒ่™ง๏ผŒๆ‰่ƒฝๅญธๆœƒๅคชๆฅตๆ‹ณใ€‚
yร o xuรฉhuรฌ chฤซkuฤซ, cรกinรฉng xuรฉhuรฌ tร ijรญ quรกn.

Zheng Manqing disait qu’il faut apprendre ร  subir une perte pour apprendre le taiji quan, que le taiji quan รฉtait une maniรจre de cultiver la vertu (ๅพท dรฉ) par le corps. La dรฉfaite devient la forge oรน se forgent la patience, le sens du timing et l’humilitรฉ. Zheng Manqing soulignait que la vraie maรฎtrise vient de la capacitรฉ ร  transformer une apparence de faiblesse en une force supรฉrieure, grรขce ร  la sensibilitรฉ et ร  lโ€™intelligence du mouvement.ย Laisse-toi aller et suis l’autreย ; ainsi, tu prendras l’avantage.ย On ne lutte pas contre le mondeย ; on s’harmonise avec lui jusqu’ร  ce que le conflit se dissipe. ร€ premiรจre vue,ย investir dans la dรฉfaiteย peut sembler une faiblesse. En rรฉalitรฉ, c’est l’acte le plus courageux que l’on puisse accomplirย : renoncer ร  son orgueil, affronter son propre dรฉsรฉquilibre et en tirer des leรงons sans ressentiment. L’ironie, c’est qu’une fois qu’on cesse de vouloir gagner, on se met ร  agir comme quelqu’un d’invincible. Le vรฉritable taiji quan n’est pas une question de dominationย ; il s’agit d’รชtre si pleinement prรฉsent que toute rรฉsistance devient impossible. Ce qui apparaรฎt comme une dรฉfaite est en rรฉalitรฉ une porteย ; franchissez-la, et la vรฉritable puissance vous attend discrรจtement de l’autre cรดtรฉ.


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