Par une aube qui sentait l’incendie

Les mains de nombre de mes élèves témoignent d’une vie de travail, parfois en usine, aux champs ou au jardin ; de travaux ménagers ; de l’éducation des enfants … Elles sont à traiter avec respect et amour, elles demandent des soins, elles qui ont tant soigné.

Le Fanal bleu a été écrit de 1947 à 1949. Le 14 mars, il est chez l’éditeur Ferenczi et achevé d’imprimer le 5 mai 1949. Tous les événements narrés se situent après 1946 (sauf rappels ponctuels) : cette exclusivité — qui s’ajoute au fait que ce livre sera le dernier écrit par Colette (morte cinq ans plus tard) — donne au recueil une dimension de testament, moral sinon littéraire. Un bilan sans prétention, qui ne donne de leçon à personne, mais sait bien à quelle hauteur d’exigence il engage son auteure.

Le pire, pour une arthritique de ma sorte, n’est certes pas le déplacement, s’il s’opère en automobile. Le pire, c’est dix pas dans l’appartement, c’est cinq mètres au bord du jardin, c’est la nuit rompue par les franches et soudaines et mordantes douleurs, et le geste étourdi, jeune, vif, qui prétend ramasser la canne, atteindre le livre —, ô jeunesse invétérée, agilité devenue purement mentale, et châtiée dès qu’elle tire sur sa laisse ; escaliers, descendus dans l’humiliation et la ruse : ne m’arrêté-je pas en croisant un inconnu, ne feins-je pas, immobile, de chausser un gant, de fouiller mon sac ? L’inconnu franchi, je ris de moi et de mes vieilles petitesses…

Mais mettez-moi dans une voiture, coussin de-ci, coussin de-là, et roulez ! Vous n’entendrez plus parler de moi pendant un bon ruban de kilomètres. Autrefois, c’était la Chatte qui décidait, d’un bâillement d’appétit, d’une inquiétude de sa vessie, que nous arrêtions notre arche. Elle mangeait très peu en voyage, craignait le mal de mer… Une bouchée à Saulieu, une lapée à Vienne, entre-temps une herbe rafraîchissante. Mes exigences sont moins discrètes que ne furent les siennes. Avec elle, nous n’avions pas achevé la collation au bord d’un bois, qu’elle demandait à regagner « sa » voiture, pour mettre en ordre sa toison, bleue comme un orage d’ouest.

Je disais donc —, je me disais, je m’écrivais donc qu’une décision suprême, émanée de mon meilleur ami, m’embarqua comme faire se pouvait par une aube qui sentait l’incendie, l’asphalte fondant et le ruisseau altéré, et notre trajet visa les coteaux du Rhône. Leurs petits raisins, serrés, sont moins décoratifs que le picardan opulent de la Provence, qui traîne sous les ceps des appas de six livres, et tient aux lézards le ventre frais.

Sidonie Gabrielle Colette (1873-1954) in Le Fanal bleu

Le Fanal bleu se situe vingt ans après La Naissance du jour pour célébrer le bleu d’une dernière aube. Derrière le décousu des anecdotes, se dessine un vrai message existentiel. Un affaiblissement sensoriel général avec l’âge est constaté, mais dédramatisé : la perte de l’ouïe, de l’appétit, des forces mêmes. La problématique face à ces nouvelles données va être de deux ordres : relationnelle et morale. La première se joue sur le mode du détournement, la seconde, opposée, sur celui de l’acceptation.


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