Élaguer

Toussaint

À l’origine, la Toussaint était la fête de tous les martyrs, avant de devenir celle de tous les saints. Lorsqu’elle fut inventée par l’Eglise catholique autour du IVe siècle, elle était célébrée non pas le 1er novembre mais le dimanche qui suivait la Pentecôte. L’idée de fêter la Toussaint le 1er novembre est apparue en 835. Autour de cette date, de nombreuses autres croyances célébraient eux-aussi le souvenir de leurs morts et le passage des saisons, à l’image de Saimain, fêtée par les peuples celtes. 

Samain 

Samain est la première des quatre grandes fêtes religieuses de l’année gaélique, issue du cycle de l’année celtique protohistorique, qui utilisait le mot Samonios. Il s’agit d’une période autant que d’une fête, dont l’acmé se situait aux environs de notre 1er novembre. La fête a aussi donné le nom du mois de novembre dans les langues gaéliques  notamment en irlandais. Le terme brittonique, samonios a donné le breton heven dans des composés, tandis que l’antique notion de fête des esprits-souffles  explique l’expression Gouel an Anaon qui est l’équivalent d’une festivité majeure du samonios celtique. Samain marque le début de la période sombre. C’est une fête de transition, le passage d’une année à l’autre, et d’ouverture vers l’Autre Monde, celui des dieux et des mânes.

䷖ 剝 bō

C’est la fin de l’automne, bientôt l’hiver. Les feuilles sont déjà tombées, les arbres sont dénudés. Signe des temps, de l’arbre abattu, débité, on fera un feu, bienvenu au creux de l’hiver. Du fruit fané, déjà desséché, restent les graines, dont renaîtront d’autres arbres, sans doute, ainsi le cycle continue. Travail du temps, passent les saisons.

Le mois de novembre commence avec la célébration de l’invisible, en souvenir de ceux qui ne sont plus là, une reconnaissance de la mort. Dans le Livre des Mutations (易經 yì jīng) , l’hexagramme lié à ce mois est le 23, ䷖ 剝 bō qui signifie élaguer ou se désintégrer. Il symbolise une période de dégradation continue où les éléments inférieurs ou contraires prennent progressivement le dessus. Bō incarne le principe de transformation par la dissolution. Il nous invite à l’introspection et à la résilience face à l’adversité. Se désintégrer souligne que parfois les choses, les événements, se manifestent dans leur destruction.

Dans le système des cinq agirs (五行 wǔ xíng ), cet hexagramme évoque la transition entre le métal, l’automne, et l’eau, l’hiver ; moment où les formes accomplies se dissolvent pour permettre le retour à l’état potentiel. Cette dissolution n’est pas destructrice mais transformatrice : elle prépare les conditions du renouveau printanier.

Le caractère 剝 bō qui signifie écorcher, peler, éplucher, se décompose en 刀 dāo, couteau et 录 lù, enregistrer, évoquant l’action de détacher, d’enlever couche par couche. Cette composition révèle un processus actif de séparation qui n’est ni violent ni destructeur, mais plutôt méthodique et progressif. Le caractère suggère l’image de l’écorçage d’un arbre ou de l’épluchage d’un fruit, où l’on retire ce qui enveloppe pour révéler ce qui est dessous.

L’hexagramme ䷖ se compose du trigramme ☶ 艮 gèn, la montagne, au-dessus de ☷ 坤 kūn, la terre. Cette configuration évoque une montagne qui s’érode graduellement, retournant à la terre par un processus naturel de délitement. L’image n’est pas celle d’un effondrement brutal mais d’une transformation lente et inévitable. La montagne semble dominer la terre, mais c’est précisément cette élévation qui la rend vulnérable au processus d’érosion. La terre, apparemment passive, manifeste sa force par sa capacité à accueillir et transformer tout ce qui retourne à elle. Cette dynamique illustre parfaitement le principe taoïste selon lequel le faible l’emporte sur le fort.

 bō représente le moment où le principe 陰 yīn  atteint son expansion maximale, ne laissant subsister qu’un seul trait 陽 yáng au sommet de l’hexagramme ䷖. Cette configuration évoque le dixième mois lunaire (十月 shí yuè) dans le système calendaire traditionnel, période où la force créatrice du yang semble provisoirement épuisée avant le retour cyclique de la lumière.

I meant to write about death, only life came breaking in as usual.

Virginia Woolf, 17 February 1922

Dans la cosmologie chinoise classique, ce processus de délitement n’est pas perçu comme une catastrophe mais comme une phase nécessaire du cycle cosmique. L’alternance entre expansion et retrait, croissance et déclin, constitue le rythme fondamental de l’univers, une respiration cosmique : ce qui se contracte prépare une nouvelle expansion, ce qui se défait permet une recomposition ultérieure.

Zhuangzi verrait dans ce délitement l’illustration parfaite du caractère illusoire de toute fixité. Ce qui semble solide, la montagne, révèle sa nature transitoire en retournant à la terre. Cette vision libère de l’attachement aux formes et aux positions acquises.

Jugement

不利有攸往
bù lì yǒu yōu wǎng

彖 tuàn
不利 bù lì
désavantageux, défavorable, infructueux, qui est un échec, qui n’a pas de succès
有 yǒu
avoir, posséder, il y a, exister
攸 yōu
distant, éloigné
往 wǎng
ancien, passé, aller, se rendre, en direction de, vers

Il n’est pas favorable d’avoir une direction où aller.

Bù lì yǒu yōu wǎng souligne qu’il est préférable de ne pas agir, de ne pas s’engager dans de nouvelles entreprises ou de ne pas forcer les choses. C’est un moment où il faut accepter le recul, la diminution, et éviter de résister activement à la situation.

Commentaire

剝,剝也,柔變剛也。
bō, bō yě, róu biàn gāng yě 。
不利有攸往,小人長也。
bù lì yǒu yōu wàng, xiǎo rén zhǎng yě 。
順而止之 , 觀象也。
shùn ér zhǐ zhī, guàn xiàng yě 。
君子尚消息盈虛,天行也。
jūn zǐ shàng xiāo xī yíng xū ,tiān xìng yě 。

彖傳 tuàn zhuàn

Éroder, c’est l’érosion elle-même : le souple transforme le ferme.
Il n’est pas profitable d’avoir où aller : les hommes de peu se développent.
S’adapter et s’arrêter : contempler l’image.
L’homme noble estime la croissance et le déclin, la plénitude et le vide : c’est le cours du Ciel.

Dans la tradition confucéenne, cet hexagramme illustre les périodes où le sage doit savoir se retirer et attendre. Il nous invite à :

  • Ne pas forcer les choses : le déclin est naturel et temporaire. Résister ou vouloir réparer à tout prix peut aggraver la situation.
  • Se recentrer : profitez de cette phase pour vous recentrer, vous reposer, ou préparer discrètement le terrain pour l’avenir.
  • Éviter les décisions importantes : ce n’est pas le moment pour des engagements majeurs ou des changements radicaux.
  • Accepter la perte : comme l’écorce qui tombe, certaines choses doivent être laissées derrière pour permettre une renaissance future.

Tout a une fin. Les feuilles ont perdu leur sève, et se détachent. Le temps ride les fruits déjà trop mûrs, qui éclatent ou s’écrasent au sol, la maison n’a plus de fondations, elle risque de s’effondrer, un cycle s’achève. Ce n’est pas l’heure d’entreprendre quoi que ce soit. Les lauriers sont coupés, et le bois est rentré. Même les montagnes, éminentes, puissants repères à l’horizon, finissent par s’effacer, et disparaître, avec le temps. Erosion inéluctable, comme le temps.
La prudence, la générosité, pourraient ouvrir la porte de l’avenir, certes. Car après le reflux, revient le flux, nécessairement.

L’hexagramme ䷖ 剝 bō est souvent suivi par l’hexagramme ䷗ 復 fù, qui symbolise le retour ou la renaissance. Cela suggère que le déclin n’est pas définitif, mais fait partie d’un cycle naturel. Après la désagrégation vient le renouveau.



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