Vent de mer ร la campagne
Au jardin, dans le petit bois, ร travers la campagne, le vent met une ardeur folle et inutile ร disperser les rafales du soleil, ร les pourchasser en agitant furieusement les branches du taillis oรน elles sโรฉtaient dโabord abattues, jusquโau fourrรฉ รฉtincelant oรน elles frรฉmissent maintenant, toutes palpitantes. Les arbres, les linges qui sรจchent, la queue du paon qui roue dรฉcoupent dans lโair transparent des ombres bleues extraordinairement nettes qui volent ร tous les vents sans quitter le sol comme un cerf-volant mal lancรฉ, Ce pรชle-mรชle de vent et de lumiรจre fait ressembler ce coin de la Champagne ร un paysage du bord de la mer. Arrivรฉs en haut de ce chemin qui, brรปlรฉ de lumiรจre et essoufflรฉ de vent, monte en plein soleil, vers un ciel nu, nโest-ce pas la mer que nous allons apercevoir blanche de soleil et dโรฉcume ? Comme chaque matin vous รฉtiez venue, les mains pleines de fleurs et des douces plumes que le vol dโun ramier, dโune hirondelle ou dโun geai, avait laissรฉ choir dans lโallรฉe, Les plumes tremblent ร mon chapeau, le pavot sโeffeuille ร ma boutonniรจre, rentrons promptement.
La maison crie sous le vent comme un bateau, on entend dโinvisibles voiles sโenfler, dโinvisibles drapeaux claquer dehors, Gardez sur vos genoux cette touffe de roses fraรฎches et laissez pleurer mon cลur entre vos mains fermรฉes.
Marcel Proust in Les Plaisirs et les Jours









Coucher de soleil intรฉrieur
Comme la nature, lโintelligence a ses spectacles. Jamais les levers de soleil, jamais les clairs de lune qui si souvent mโont fait dรฉlirer jusquโaux larmes, nโont surpassรฉ pour moi en attendrissement passionnรฉ ce vaste embrasement mรฉlancolique qui, durant les promenades ร la fin du jour,ย nuance alors autant de flots dans notre รขme que le soleil quand il se couche en fait briller sur la mer, Alors nous prรฉcipitons nos pas dans la nuit. Plus quโun cavalier que la vitesse croissante dโune bรชte adorรฉe รฉtourdit et enivre, nous nous livrons en tremblant de confiance et de joie aux pensรฉes tumultueuses auxquelles, mieux nous les possรฉdons et les dirigeons, nous nous sentons appartenir de plus en plus irrรฉsistiblement, Cโest avec une รฉmotion affectueuse que nous parcourons la campagne obscure et saluons les chรชnes pleins de nuit, comme le champ solennel, comme les tรฉmoins รฉpiques de lโรฉlan qui nous entraรฎne et qui nous grise, En levant les yeux au ciel, nous ne pouvons reconnaรฎtre sans exaltation, dans lโintervalle des nuages encore รฉmus de lโadieu du soleil, le reflet mystรฉrieux de nos pensรฉes :ย nous nous enfonรงons de plus en plus vite dans la campagne, et le chien qui nous suit, le cheval qui nous porte ou lโami qui sโest tu, moins encore parfois quand nul รชtre vivant nโest auprรจs de nous, la fleur ร notre boutonniรจre ou la canne qui tourne joyeusement dans nos mains fรฉbriles, reรงoit en regards et en larmes le tribut mรฉlancolique de notre dรฉlire.
Marcel Proust in Les Plaisirs et les Jours
- Les plaisirs et les jours / Marcel Proust ; illustrations de Madeleine Lemaire ; prรฉface d’Anatole France ; et quatre piรจces pour piano de Reynaldo Hahn | Gallica
- Proust Marcel – Les plaisirs et les jours – Bibliothรจque numรฉrique romande
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