Quand je demande à ceux que je rencontre de me parler d’eux- mêmes, je suis souvent attristée par la pauvreté de ma moisson.
On me répond: je suis médecin, je suis comptable … j’ajoute doucement: vous me comprenez mal. Je ne veux pas savoir quel rôle vous est confié cette saison au théâtre mais qui vous êtes, ce qui vous habite, vous réjouit, vous saisit ? Beaucoup persistent à ne pas me comprendre, habitués qu’ils sont à ne pas attribuer d’importance à la vie qui bouge doucement en eux. On me dit : je suis médecin ou comptable mais rarement: ce matin, quand j’allais pour écarter le rideau, je n’ai plus reconnu ma main … ou encore: je suis redescendu tout à l’heure reprendre dans la poubelle les vieilles pantoufles que j’y avais jetées la veille; je crois que je les aime encore…ou je ne sais quoi de saugrenu, d’insensé, de vrai, de chaud comme un pain chaud que les enfants rapportent en courant du boulanger. Qui sait encore que la vie est une petite musique presque imperceptible qui va casser, se lasser, cesser si on ne se penche pas vers elle ?
Les choses que nos contemporains semblent juger importantes déterminent l’exact périmètre de l’insignifiance: les actualités, les prix, les cours de la Bourse, les modes, le bruit de la fureur, les vanités individuelles. Je ne veux savoir des êtres que je rencontre ni l’âge, ni le métier, ni la situation familiale; j’ose prétendre que tout cela m’est clair à la seule manière dont ils ont ôté leur manteau. Ce que je veux savoir, c’est de quelle façon ils ont survécu au désespoir d’être séparé de l’Un par leur naissance, de quelle façon ils comblent le vide entre les grands rendez- vous de l’enfance, de la vieillesse et de la mort, et comment ils supportent de n’être pas tout sur cette terre. Je ne veux pas les entendre parler de cette part convenue de la réalité, toujours la même, le petit monde interlope et maffieux: ce qu’une époque fait miroiter du ciel dans la flaque graisseuse de ses conventions ! Je veux savoir ce qu’ils perçoivent de l’immensité qui bruit autour d’eux. Et j’ai souvent peur du refus féroce qui règne aujourd’hui, à sortir du périmètre assigné, à honorer l’immensité du monde créé. Mais ce dont j’ai plus peur encore, c’est de ne pas assez aimer, de ne pas assez contaminer de ma passion de vivre ceux que je rencontre.
Christiane Singer in Les sept nuits de la Reine

Exigeante, passionnée, éprise de démesure et étrangère aux règles du milieu littéraire, Christiane Singer fut fidèle depuis son premier texte, Les Cahiers d’une hypocrite (1963), à son éditeur, Albin Michel, auquel Raymond Jean avait adressé la débutante. Et les lauriers n’ont rien changé : Prix des libraires 1979 pour La Mort viennoise (1978), prix Albert-Camus pour Histoire d’âme (1988), prix Anna de Noailles de l’Académie française pour Eloge du mariage, de l’engagement et autres folies (2000)… En 1993, Christiane Singer avait même été couronnée du prix des Ecrivains croyants pour Une Passion (1992), un roman sensuel où elle transposait l’histoire fameuse d’Héloïse et d’Abélard. Elle s’en amusait, puisque, croyante, elle ne l’était pas. En tout cas pas au sens commun du terme, puisqu’elle n’adhérait à aucune idéologie religieuse, même si elle passa sa vie à fréquenter toutes les voies de sagesse, du judéo-christianisme au bouddhisme, du soufisme à l’hindouisme, dans la voie de tous les mysticismes. Elle chercha, comme elle disait, « les traces de Dieu sur terre » en Amérique du Sud comme au Japon, au Sri Lanka comme sur le pourtour méditerranéen. Mais le port d’attache de cette grande voyageuse restait au coeur de la vieille Europe. A Rastenberg, en Bohême, où elle vivait avec son époux et ses fils : « Giorgio ma lumière, Dorian mon rocher, Raphaël mon miroir », résumait-elle au seuil de la mort dans un dernier texte, Derniers Fragments d’un long voyage, à paraître le 19 avril, où elle tient le journal du cancer qui vient de l’emporter.
- Christiane Singer, romancière – Le Monde
- Ce que vous ne saviez (peut-être) pas sur Mark Rothko – Beaux Arts & Cie
- Paris + : De la spiritualité dans l’art ? – Association de SaintMerry Hors-les-Murs
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