Yi King

Préface de Carl Gustav Jung

La préface publiée en tête de l’édition anglaise et américaine du Yi-King (1) s’éloigne  considérablement du premier texte de Jung paru ultérieurement dans le volume XI des  Gesammelte Werke (1963). Bien plus que d’une modification de forme, il s’agit d’un  remaniement profond opéré par l’auteur lui-même. A la première partie du texte  allemand formé pour l’essentiel de considérations psychologiques sur les conditions  requises pour accéder à l’univers du Yi-King, Jung a substitué un exposé succinct et  lumineux de sa théorie de la synchronicité, qui est à la base du Livre des  Transformations. Outre le fait que le public français ne possède encore pratiquement  aucun écrit de Jung sur le sujet, ce texte offre un grand intérêt historique en ce qu’il  constitue la première présentation de la pièce centrale de l’univers « scientifique »  jungien, préludant à l’essai sur la synchronicité publié l’année suivante (2).  

Les citations de l’ouvrage de Richard Wilhelm données ci-après sont extraites de sa  traduction française (Yi-King. Le Livre des Transformations, Paris, Librairie de Médicis,  1968-1970, 6e édition, 1979.)  

Les vues de Jung ont été développées après sa mort par sa collaboratrice Marie-Louise  von Franz dans son grand ouvrage Nombre et Temps (3).  

E. P. 

Comme je ne suis pas sinologue, une préface du Yi-King écrite de ma main doit être un  témoignage de mon expérience personnelle de ce livre grand et singulier. Elle me fournit  également l’occasion bienvenue de rendre un nouvel hommage à la mémoire de mon  ami disparu, Richard Wilhelm. Lui-même était profondément conscient de l’importance  culturelle de sa traduction du Yi-King, qui est sans rivale en Occident.  

Si le sens du Livre des Transformations était facile à saisir, l’ouvrage ne nécessiterait pas  de préface. Mais c’est loin d’être le cas, car il y a autour de lui tant d’obscurité que les  savants occidentaux se sont efforcés de le traiter comme une collection de « formules  magiques », ou trop abstruses pour être intelligibles, ou sans la moindre valeur. La  version de Legge, qui était jusqu’à présent la seule accessible en anglais, a peu fait pour  mettre l’ouvrage à la portée des esprits occidentaux (4). Wilhelm, pourtant, a réalisé le  maximum pour ouvrir la voie à la compréhension du symbolisme inclus dans le texte. Il  était en mesure de le faire, ayant lui-même appris la philosophie et l’usage du Yi-King auprès du vénérable Lao Naï Souan. En outre il avait, pendant plusieurs années, mis en  pratique la technique particulière de l’oracle (5). La manière dont il a saisi la  signification vivante du texte confère à sa version du Yi-King une profondeur de  perspective qu’une connaissance purement universitaire de la philosophie chinoise  n’eût jamais pu fournir.  

Je suis grandement redevable à Wilhelm pour la clarté qu’il a projetée sur le problème  complexe du Yi-King aussi bien que pour son intuition concernant l’application pratique  de l’ouvrage. Depuis plus de trente ans je m’intéresse moi-même à cette technique oraculaire, ou à cette méthode d’exploration de l’inconscient, car elle m’a semblé être  dotée d’une signification peu commune. J’étais déjà bien familiarisé avec le Yi-King lorsque j’ai rencontré pour la première fois Richard Wilhelm peu après 1920. Il me  confirma alors ce que je savais déjà et m’apprit beaucoup d’autres choses.  

Je ne sais pas le chinois et n’ai jamais été en Chine. Je puis assurer le lecteur qu’il n’est  guère aisé de trouver le juste accès à ce monument de la culture chinoise qui s’écarte si  complètement de nos manières de penser. Pour comprendre tout ce qu’est un tel livre, il  est indispensable de rejeter certains préjugés de l’esprit occidental. C’est un fait curieux  qu’un peuple aussi intelligent et doué que les Chinois n’ait jamais développé ce que nous  appelons une science. Notre science, toutefois, est fondée sur le principe de causalité, et  la causalité doit être considérée comme une vérité axiomatique. Mais un grand  changement du point de vue est en train de s’opérer. La physique moderne est en train  de réussir l’entreprise où Kant a échoué avec sa Critique de la raison pure. Les axiomes  de la causalité sont ébranlés jusque dans leurs fondements. Nous savons désormais que  ce que nous appelons les lois naturelles ne sont que des vérités statistiques et doivent  nécessairement souffrir des exceptions. Nous n’avons pas pris suffisamment en  considération le fait que nous avons besoin du laboratoire avec ses restrictions  draconiennes pour démontrer la validité invariable de la loi naturelle. Si nous laissons  faire la nature, nous avons un tableau bien différent : dans tout processus, il y a une  interférence partielle ou totale d’un hasard, si bien que, dans des circonstances  naturelles, une suite d’événements absolument conforme à des lois spécifiques est  presque une exception.  

L’esprit chinois, tel que je le vois à l’œuvre dans le Yi-King, semble être exclusivement  préoccupé de l’aspect fortuit des événements. Ce que nous nommons coïncidences  semble être le souci principal de ce genre d’esprits et ce que nous appelons causalité  passe presque inaperçu. Nous devons admettre qu’il y a quelque chose à dire sur  l’énorme importance du hasard. Une somme incalculable d’efforts humains est  directement employée à combattre et à restreindre la nocivité ou le danger représenté  par le hasard. Des considérations théoriques de cause et d’effet semblent souvent pâles  et poussiéreuses en comparaison des résultats pratiques du hasard. Il est très bien de  dire que le cristal de quartz est un prisme hexagonal. La proposition est tout à fait vraie  dans la mesure où l’on envisage un cristal idéal. Mais dans la nature on ne trouve pas  deux cristaux identiques, bien que tous soient immanquablement hexagonaux. La forme  réelle par contre semble attirer davantage le sage chinois que la forme idéale. Le réseau  inextricable de lois naturelles constituant la réalité empirique a plus d’importance pour  lui qu’une explication causale d’événements qui doivent en outre être séparés les uns  des autres pour qu’on puisse les étudier convenablement.  

La manière dont le Yi-King s’applique à considérer la réalité semble défavoriser nos  procédures causales. Le moment réellement observé apparaît davantage, dans la vision  de l’ancienne Chine, comme un coup de hasard que comme un résultat clairement défini  de processus de chaînes causales concourantes. Le champ d’intérêt semble être la  configuration formée par les événements fortuits au moment de l’observation et pas du  tout les raisons hypothétiques qui entrent apparemment en ligne de compte pour la  coïncidence. Tandis que l’esprit occidental trie, pèse, choisit, classe, isole avec soin, le  tableau chinois du moment embrasse tout, jusqu’au détail le plus mince et le plus  dépourvu de sens, parce que le moment observé est fait de tous les ingrédients. 

Ainsi il advient que lorsqu’on jette les trois pièces de monnaie, ou que l’on fait le  décompte des quarante-neuf baguettes d’achillée, ces détails fortuits entrent dans le  tableau du moment observé et en font partie — une partie qui pour nous est  insignifiante, mais qui revêt la plus haute signification pour l’esprit chinois. Pour nous,  ce serait une assertion banale et presque dépourvue de sens (au moins  superficiellement) de dire que tout ce qui advient à un moment donné possède  inévitablement la qualité particulière de ce moment. Ce n’est pas là un argument  abstrait, mais une affirmation très pratique. Il y a certains connaisseurs qui peuvent  vous dire, simplement d’après l’apparence, le goût et la tenue d’un vin, l’emplacement de  son vignoble et son année d’origine. Il existe des antiquaires qui vous nommeront, du  premier coup d’œil, avec une précision presque incroyable, l’époque, le lieu d’origine et  l’auteur d’un objet d’art ou d’un meuble. Il y a même des astrologues qui peuvent vous  dire, sans connaître votre nativité, quelle était la position du soleil et de la lune et quel  signe du zodiaque se levait à l’horizon au moment de votre naissance. Face à de tels faits, il faut admettre que les moments peuvent laisser des traces durables.  

En d’autres termes, l’inventeur du Yi-King, quel qu’il ait pu être, était convaincu que  l’hexagramme obtenu à un certain moment coïncidait avec ce dernier en qualité aussi  bien que chronologiquement. Pour lui, l’hexagramme était l’exposant du moment où il  était tracé, et même plus que ne pouvaient l’être les heures de l’horloge et les divisions  du calendrier — dans la mesure où l’hexagramme était entendu comme indiquant la  situation essentielle qui prédominait au moment de son origine.  

Cette affirmation présuppose un certain principe curieux que j’ai nommé synchronicité,  concept qui formule un point de vue diamétralement opposé au point de vue causal.  Puisque ce dernier est une vérité purement statistique et non absolue, c’est une sorte  d’hypothèse de travail concernant la manière dont les événements sortent les uns des  autres, tandis que la synchronicité prend la coïncidence des événements dans l’espace et  le temps comme signifiant plus qu’un pur hasard, à savoir une interdépendance  particulière d’événements objectifs entre eux aussi bien qu’avec les états subjectifs  (psychiques) de l’observateur ou des observateurs.  

L’ancien esprit chinois contemple le cosmos d’une manière comparable à celle du  physicien moderne, qui ne peut pas nier que son modèle du monde soit une structure  nettement psychophysique. L’événement microphysique inclut l’observateur tout  comme la réalité sous-jacente au Yi-King comprend des conditions subjectives, c’est-à dire psychiques, dans la totalité de la situation du moment Tout comme la causalité  décrit la suite d’événements, ainsi, pour l’esprit chinois, la synchronicité traite de la  coïncidence des événements. Le point de vue causal nous raconte une histoire  dramatique sur la manière dont D est venu à l’existence : il a tiré son origine de C, qui  existait avant D, et C à son tour avait un père, B, etc. De son côté la vision  synchronistique s’efforce de produire un tableau de coïncidence aussi rempli de  signification. Comment se fait-il que A’, B’, C’, D’, etc. apparaissent tous au même  moment et au même endroit ? Cela se produit tout d’abord parce que les événements  physiques A’ et B’ sont de même qualité que les événements psychiques C’ et D’, et  ensuite parce que tous sont les exposants d’une seule et même situation momentanée.  Cette situation est considérée comme représentant un tableau lisible et compréhensible. 

Les soixante-quatre hexagrammes du Yi-King sont les instruments à l’aide desquels peut  être déterminée la signification de soixante-quatre situations différentes mais typiques.  Ces interprétations sont équivalentes à des explications causales. La connexion causale  est statistiquement nécessaire et peut par suite être soumise à l’expérience. Dans la  mesure où les situations sont uniques et ne peuvent pas être répétées, l’expérimentation  dans le domaine de la synchronicité semble être impossible dans des conditions  ordinaires (6). Dans le Yi-King, le seul critère de validité de la synchronicité est l’opinion  de l’observateur constatant que le texte de l’hexagramme correspond fidèlement à sa  condition psychique. Il est admis que la chute des pièces de monnaie ou le résultat de la  division des tiges d’achillée est ce qu’il doit être nécessairement dans une « situation »  donnée, dans la mesure où tout ce qui survient au moment donné lui appartient comme  une partie indispensable du tableau. Si une poignée d’allumettes est jetée sur le  plancher, elles forment le dessin caractéristique de ce moment. Mais une vérité aussi  évidente que celle-là ne révèle sa nature signifiante que s’il est possible de lire le dessin  et de vérifier son interprétation, en partie grâce à la connaissance qu’a l’observateur de  la situation subjective et objective, en partie par le caractère des événements  subséquents. Ce n’est manifestement pas une procédure attrayante pour un esprit  critique habitué à la vérification expérimentale de faits ou à l’évidence concrète. Mais  pour quelqu’un qui aime regarder le monde sous l’angle qui était celui de l’ancienne  Chine, le Yi-King peut avoir un certain attrait.  

Mon argumentation, telle que je viens de l’exposer, n’est évidemment jamais entrée dans  un esprit chinois. Au contraire, selon les anciennes traditions, ce sont des « influences  spirituelles » agissant d’une manière mystérieuse qui font que les tiges d’achillée  donnent une réponse signifiante (7). Ces puissances forment en quelque sorte l’âme  vivante du livre. Comme celui-ci est une sorte d’être animé, la tradition affirme que l’on  peut poser des questions au Yi-King et s’attendre à recevoir des réponses intelligentes.  C’est ainsi qu’il m’est venu à l’esprit que le lecteur non initié pourrait être intéressé en  voyant le Yi-King à l’œuvre. A cette fin j’ai fait une expérience correspondant fidèlement  à la conception chinoise : j’ai, en un sens, personnifié le Livre en demandant son  jugement sur sa situation actuelle, c’est-à-dire mon intention de le présenter à l’esprit  occidental.  

Bien que cette manière de faire soit parfaitement conforme aux prémisses de la  philosophie taoïste, elle nous apparaît comme par trop extravagante. Pourtant je n’ai  jamais été choqué par l’étrangeté des illusions pathologiques ou des superstitions  primitives. Je me suis toujours efforcé de demeurer l’esprit libre et curieux — rerum  novarum cupidus. Pourquoi ne pas tenter un dialogue avec un ancien livre qui se déclare  animé ? Il ne peut y avoir de mal à cela, et le lecteur peut ainsi observer une procédure  psychologique qui a été utilisée d’âge en âge à travers les millénaires de la civilisation  chinoise, représentant pour un Confucius et un Lao-Tseu à la fois une expression  suprême d’autorité spirituelle et une énigme philosophique. J’ai utilisé la méthode des  pièces et la réponse obtenue a été l’hexagramme 50, Ting, le « Chaudron ».  

Conformément à la manière dont ma question était posée, le texte de l’hexagramme doit  être considéré comme formé de paroles prononcées par le Yi-King lui-même. Le livre se  décrit ainsi comme un chaudron (Ting), c’est-à-dire un vase rituel contenant des  aliments cuits. Par aliments il faut entendre ici une nourriture spirituelle. Wilhelm dit à  ce propos : « Le chaudron, en tant que réalisation d’une civilisation raffinée (8), évoque les soins et l’alimentation prodigués aux hommes de valeur, soins qui tournent au bien  du peuple […] C’est le tableau de la civilisation qui culmine dans la religion. Le chaudron  sert aux sacrifices divins […] La manifestation suprême de Dieu se trouve dans les  prophètes et les saints. Honorer ceux-ci est la manière véritable d’honorer Dieu. La  volonté de Dieu qui se révèle à travers eux doit être accueillie avec humilité. »  

Demeurant fidèles à notre hypothèse, nous devons conclure que le Yi-King rend ici  témoignage de lui-même.  

Lorsqu’un trait d’un hexagramme donné correspond à un six ou à un neuf, cela veut dire  qu’il est mis tout spécialement en relief et qu’il est donc particulièrement important  pour l’interprétation. Dans mon hexagramme les « influences spirituelles » ont mis en  relief, à l’aide d’un neuf, les traits situés à la deuxième et à la troisième place. Le texte  dit :  

« Neuf à la deuxième place signifie : Dans le chaudron il y a des aliments. Mes  compagnons sont envieux, mais ils ne peuvent rien contre moi. Fortune. »  

Ainsi le Yi-King dit de lui-même : « Je contiens de la nourriture (spirituelle). » Le fait  d’avoir part à quelque chose de grand excite l’envie et c’est pourquoi le chœur des  envieux est inclus dans le tableau. Les envieux (9) veulent dépouiller le Yi-King des  grands biens qu’il possède, c’est-à-dire le dépouiller de sa signification, détruire cette  signification. Mais leur hostilité est vaine. Sa richesse de sens est assurée : il est  convaincu de ses vertus positives que nul ne peut lui ôter.  

Le texte poursuit :  

« Neuf à la troisième place signifie : L’anse du chaudron est changée. On est  entravé dans sa conduite. La graisse du faisan n’est pas mangée. Dès que la pluie  se met à tomber le remords s’efface. A la fin vient la fortune. »  

L’anse (allemand Griff) est la partie par laquelle le chaudron peut être saisi (gegriffen).  Elle signifie donc le concept (Begriff) que l’on aura du Yi-King (le Ting) (10). Dans le  cours du temps cette idée semble avoir changé au point qu’aujourd’hui nous ne pouvons  plus saisir le Yi-King. Ainsi « on est entravé dans sa conduite ». Nous n’avons plus le  soutien du sage conseil et du savoir profond et pénétrant de l’oracle ; c’est pourquoi  nous ne trouvons plus notre chemin dans le labyrinthe du destin et les obscurités de  notre propre nature. La graisse du faisan, c’est-à-dire la partie la meilleure et la plus  riche d’un mets exquis, n’est plus mangée. Mais lorsqu’à la fin la terre reçoit à nouveau la  pluie, c’est-à-dire lorsque cet état de disette a été surmonté, le remords, c’est-à-dire le  chagrin causé par la perte de la sagesse, s’évanouit, et alors se présente l’occasion tant  attendue. Wilhelm commente : « Par là est désigné un homme qui, à une époque de  haute civilisation, se trouve à un poste où nul ne le reconnaît et ne prête attention à lui.  C’est là pour son action un obstacle considérable. » Le Yi-King se plaint pour ainsi dire de  voir que ses excellentes qualités ne sont pas reconnues, et, par suite, demeurent en  friche. Il se console par l’espoir qu’il va acquérir une nouvelle considération.  

La réponse donnée dans ces deux traits saillants à la question que j’avais posée ne  requiert aucune subtilité spéciale d’interprétation, aucun sacrifice, aucune connaissance extraordinaire. N’importe qui, à condition d’être doté seulement d’un peu de bon sens,  peut comprendre la signification de la réponse ; ce sont les propos de quelqu’un qui a  une bonne opinion de lui-même, mais dont la valeur n’est reconnue ni d’une façon  générale, ni même jusqu’à un certain point. Le sujet qui répond a de lui-même une  notion intéressante : il se regarde comme un vase dans lequel des offrandes sacrificielles  sont présentées aux dieux en aliments rituels destinés à les nourrir. Il voit en lui-même  un ustensile cultuel servant à préparer la nourriture spirituelle pour les puissances ou  les éléments inconscients (les « influences spirituelles ») qui ont été projetés sous forme  de divinités, en d’autres termes, à donner à ces puissances l’attention dont elles ont  besoin pour jouer leur rôle dans la vie de l’individu. C’est là, en fait, la signification  primitive du mot religio qui veut dire : « observer attentivement, prendre en  considération un facteur numineux » (de religere) (11).  

La méthode du Yi-King tient compte effectivement de la qualité individuelle cachée dans  les choses et les hommes et aussi dans l’essence inconsciente de chacun. J’ai questionné  le Yi-King comme on questionne une personne que l’on s’apprête à présenter à des  amis : on lui demande si cela lui sera agréable ou non. En réponse, le Yi-King me parle de  sa signification religieuse, de l’ignorance et du mépris dans lequel il est actuellement  tenu, de son espoir d’être rétabli à une place d’honneur — avec, évidemment, un clin  d’œil vers mon projet de préface (12), et, surtout, vers la traduction anglaise. Cela paraît  constituer une réaction parfaitement compréhensible, telle qu’on pourrait l’escompter  d’une personne dans une situation semblable.  

Mais comment cette réaction a-t-elle été déclenchée ? Je l’ai provoquée en jetant en l’air  trois petites piécettes et en les laissant retomber, rouler, s’immobiliser, côté pile ou côté  face, comme en avait décidé le hasard. Ce fait étrange qu’une réaction productrice de  sens naisse d’une technique excluant apparemment toute signification depuis le début  est le grand titre de gloire du Yi-King. L’exemple que je viens de donner n’est pas  unique : les réponses sensées sont la règle. Les sinologues occidentaux et de distingués  érudits chinois se sont donné du mal pour m’informer que le Yi-King est une collection  désuète de « formules magiques ». Au cours de ces conversations, mon informateur a  parfois admis qu’il avait consulté l’oracle par l’intermédiaire d’un devin, ordinairement  un prêtre taoïste. Cela ne pouvait être, naturellement, qu’« absurdité ». Mais, assez  curieusement, la réponse obtenue paraissait coïncider de façon remarquable avec la  tache aveugle du psychisme du questionneur.  

J’accorde à la pensée occidentale que n’importe laquelle des soixante-quatre réponses à  ma question était possible et, assurément, je ne puis avancer qu’une autre réponse n’eût  été également significative. Toutefois celle que j’ai reçue a été la première et la seule ;  nous ne savons rien d’autres réponses possibles. Celle-ci m’a plu et m’a satisfait. Poser la  même question une seconde fois eût été un manque de tact ; aussi ai-je évité de le faire :  « Le maître ne parle qu’une fois. » Je tiens pour anathème la pesante et maladroite  méthode pédagogique qui tente d’ajuster des phénomènes irrationnels à un modèle  rationnel préconçu. En fait, des données telles que cette réponse doivent demeurer  comme elles étaient quand elles ont pour la première fois émergé pour s’offrir à la vue,  car ce n’est qu’alors que nous savons ce que fait la nature lorsqu’elle est laissée à elle même sans être troublée par l’action brouillonne de l’homme. On ne doit pas aller vers  des cadavres pour étudier la vie. De plus, une répétition de l’expérience est impossible pour la simple raison que la situation originelle ne peut être rétablie. Et c’est pourquoi il  n’y a dans chaque cas qu’une première et unique réponse.  

Pour en revenir à l’hexagramme lui-même, il n’y a rien d’étrange à ce que tout ce qui  concerne le Ting, le « Chaudron », amplifie les thèmes annoncés par les deux traits  saillants. La première ligne de l’hexagramme dit :  

« Un chaudron aux pieds retournés. Avantageux pour ôter le résidu. On prend  une concubine pour l’amour de son fils. Pas de blâme. »  

On ne se sert pas d’un ting retourné. Le Yi-King est donc un chaudron inutilisé. Le  retourner sert à enlever les matières coagulées, ainsi que le dit la sentence  accompagnant le trait. Tout comme un homme prend une concubine quand sa femme  n’a pas d’enfant, on fait appel au Yi-King quand on ne voit plus d’autre moyen de se tirer  d’affaire. En dépit du statut quasi légal dont elle jouit en Chine, la concubine est en  réalité un pis-aller assez fâcheux. De même la vertu magique de l’oracle est un expédient  qui peut être utilisé en vue d’un but supérieur. Cela n’entraîne pas de blâme, bien qu’il  s’agisse d’un recours exceptionnel.  

Le deuxième et le troisième trait ont été examinés. Le quatrième trait déclare :  

« Les pieds du chaudron se brisent. Le repas du prince est répandu et sa  personne est salie. Infortune. »  

Ici le chaudron a été mis en usage, mais, à l’évidence, d’une façon très maladroite, c’est à-dire que l’on a abusé de l’oracle ou qu’on l’a mal interprété. Ainsi la nourriture divine  est perdue et l’on encourt l’humiliation. Legge traduit : « Its subject will be made to blush  for shame » (« son sujet sera conduit à rougir de honte »). Abuser d’un ustensile du culte  tel que le chaudron (c’est-à-dire le Yi-King) est une grande profanation. Le Yi-King insiste évidemment ici sur sa dignité de vase rituel et proteste contre l’usage profane  que l’on peut faire de lui.  

Le cinquième trait dit :  

« Le chaudron a une anse jaune, des anneaux d’or. La persévérance est  avantageuse. »  

Le Yi-King a, semble-t-il, rencontré une compréhension nouvelle, correcte (jaune,  couleur du milieu), c’est-à-dire une nouvelle conception grâce à laquelle il peut être  saisi. Cette conception est convenable (dorée). De fait, une nouvelle édition en anglais va  rendre le livre plus accessible à l’Occident qu’il ne l’était auparavant.  

Le sixième trait dit :  

« Le chaudron a des anneaux de jade. Grande fortune. Rien qui ne soit  avantageux. »  

Le jade se distingue par sa beauté et la douceur de son éclat. Si les anneaux qui servent à  porter le chaudron sont de jade, le vase tout entier se trouve rehaussé en dignité et en valeur. Ici la façon qu’a le Yi-King de s’exprimer ne traduit pas seulement un grand  contentement, mais aussi, en fait, beaucoup d’optimisme. On ne peut qu’attendre les  événements et, dans l’intervalle, demeurer satisfait de l’agréable conclusion que le Yi King approuve sa nouvelle édition.  

J’ai montré par cet exemple, aussi objectivement que j’ai pu, comment procède l’oracle  dans un cas donné. Naturellement la manière de faire varie quelque peu suivant la façon  dont la question est posée. Si par exemple une personne se trouve elle-même dans une  situation pleine de confusion, c’est elle qui semblera parler dans l’oracle. Ou bien, si la  question concerne une relation avec une autre personne, celle-ci pourra apparaître  comme ayant la parole. Cependant l’identité de celui qui parle ne dépend pas seulement  de la manière dont la question est formulée, étant donné que nos relations avec notre  prochain ne sont pas toujours déterminées par ce dernier. Très souvent nos relations  dépendent presque exclusivement de notre attitude, bien que ce fait puisse demeurer  totalement inaperçu de nous. C’est pourquoi si un individu est inconscient de son rôle  dans une relation, le Yi-King peut lui réserver une grande surprise : contrairement à son  attente, il pourra apparaître lui-même comme l’agent principal, ainsi que le texte  l’indique parfois sans méprise possible. Il peut se faire aussi que nous prenions une  situation trop à cœur et la considérions comme très importante, tandis que la réponse  obtenue en consultant le Yi-King attire l’attention sur un autre aspect inattendu qui était  implicitement inclus dans la question. De tels exemples peuvent conduire à penser à  première vue que l’oracle est menteur. On rapporte que Confucius n’aurait reçu qu’une  réponse inappropriée : l’hexagramme 22, la « Grâce », qui est purement esthétique. Ce  trait évoque l’avis donné à Socrate par son daïmon : « Tu devrais t’exercer à la  musique », sur quoi Socrate se mit à jouer de la flûte. Confucius et Socrate se disputent la  palme comme types d’attitude raisonnable et pédagogique face à la vie ; mais il est  improbable que l’un ou l’autre se soit occupé de « donner de la grâce à sa barbe »,  comme le dit le deuxième trait de cet hexagramme. Malheureusement la raison et la  pédagogie manquent souvent de charme et de grâce, si bien qu’après tout l’oracle a pu  ne pas se tromper.  

Mais revenons à notre hexagramme. Bien que le Yi-King ne se contente pas de se  montrer satisfait de sa nouvelle édition, mais manifeste en outre un optimisme puissant,  il ne prédit encore rien de l’effet qu’il exercera sur le public qu’il se propose d’atteindre.  Comme nous avons, dans notre hexagramme, deux traits soulignés par la valeur  numérique 9, nous sommes en mesure de découvrir quelle sorte de pronostic le Yi-King formule à son propre sujet. Les traits désignés par un six ou un neuf sont dotés, suivant  l’antique conception, d’une tension interne si grande qu’elle les fait se transformer dans  leurs opposés, Yang en Yin et vice versa. Ce changement nous donne dans le cas présent  l’hexagramme 35, Tsin le « Progrès ».  

Le sujet de cet hexagramme est quelqu’un qui traverse toutes sortes de vicissitudes dans  son effort vers le haut, et le texte décrit la manière dont il doit se comporter. Le Yi-King est dans la même situation : il se lève « comme le soleil » et « se manifeste », mais « il est  repoussé » et « ne rencontre pas de confiance », il « progresse, mais dans la tristesse ».  Pourtant « on reçoit un grand bonheur de son aïeule ». La psychologie peut nous aider à  élucider ce passage obscur. Dans les rêves et les contes de fées, la grand-mère ou aïeule  représente souvent l’inconscient parce que ce dernier, chez l’homme, contient la  composante féminine de la psyché. Si le Yi-King n’est pas accepté par le conscient, du moins l’inconscient le rencontre à mi-chemin, car le Yi-King est relié de plus près à  l’inconscient qu’à l’attitude rationnelle du conscient. Puisque l’inconscient est souvent  représenté dans les rêves par une figure féminine, cela peut constituer l’explication de  notre sentence. La personne féminine peut être la traductrice (13) qui a prodigué au  livre ses soins maternels, et cela pourrait fort bien apparaître au Yi-King comme un  « grand bonheur ». Il prévoit une compréhension générale, mais craint un mauvais  usage : « Progressant comme une marmotte. » Mais il se répète l’avertissement : « Ne  prends pas le gain et la perte à cœur. » Il demeure libre de « préoccupations partisanes ».  Il ne compte sur personne.  

Ainsi le Yi-King envisage calmement son avenir sur le marché américain et s’exprime à  ce sujet comme le ferait n’importe quelle personne sensée en face de l’avenir d’un livre  si sujet à controverse. La prédiction obtenue par le jet fortuit de pièces est si raisonnable  et si remplie de sens commun qu’il serait difficile de songer à une réponse plus juste.  

Tout cela est survenu avant que j’aie écrit les paragraphes précédents. Arrivé à ce point,  j’ai souhaité connaître l’attitude du Yi-King face à la situation nouvelle. L’état de choses  avait été modifié par ce que j’avais écrit, dans la mesure où j’étais désormais moi-même  

entré en scène et j’attendais par suite que l’on me dise quelque chose se rapportant à ma  propre action. Je dois avouer que je ne m’étais pas senti très à l’aise en écrivant cette  préface, car, en tant que personne consciente de sa responsabilité scientifique, je n’ai pas  pour habitude d’affirmer quelque chose que je ne puisse prouver, ou tout au moins  présenter comme acceptable par la raison. C’est une tâche pleine d’incertitude que de  proposer à un public moderne une collection de « formules magiques » avec l’idée de les  rendre plus ou moins acceptables. Je l’ai entreprise parce que je pense personnellement  qu’il y a dans l’ancienne manière de penser chinoise plus que le regard n’en discerne au  premier abord. Cependant je suis embarrassé d’avoir à faire appel à la bonne volonté et  à l’imagination du lecteur, en tant que je dois l’introduire dans l’obscurité d’un rituel  magique d’âge vénérable. Je ne suis malheureusement que trop conscient des arguments  que l’on peut utiliser contre lui. Nous ne sommes même pas certains que le navire qui  doit nous mener sur des mers inconnues ne fait pas eau en quelque endroit. Le vieux  texte ne peut-il pas être corrompu ? La traduction de Wilhelm est-elle fidèle ? Ne nous  sommes-nous pas abusés nous-mêmes dans nos explications ?  

D’un bout à l’autre de l’ouvrage, le Yi-King insiste sur la connaissance de soi. La méthode  suivant laquelle ce résultat doit être obtenu ouvre la voie à toutes sortes d’abus, et elle  n’est donc pas faite pour des esprits frivoles ou manquants de maturité ; elle n’est pas  non plus destinée aux intellectualistes et aux rationalistes. Elle ne convient qu’à des gens  de pensée et de réflexion qui aiment à méditer sur ce qu’ils font et sur ce qui leur arrive,  tendance qu’il ne faut pas confondre avec la rumination morbide de l’hypocondriaque.  Comme je l’ai indiqué plus haut, je n’ai pas de réponse à apporter à la multitude des  problèmes qui se présentent lorsque nous cherchons à harmoniser l’oracle du Yi-King avec nos canons scientifiques reçus. Mais; inutile de le dire, point n’est besoin  d’introduire des facteurs « occultes ». Ma position en cette matière est pragmatique, et  les grandes disciplines qui m’ont enseigné l’utilité pratique de ce point de vue sont la  psychothérapie et la psychologie médicale. Il n’est sans doute aucun autre domaine où  nous devions compter avec tant de grandeurs inconnues et nulle part ailleurs nous ne  nous habituons à ce point à adopter des méthodes dont l’efficacité est indéniable lors  même que nous en ignorons longtemps le mode d’action. Des cures inattendues peuvent naître de thérapies discutables, et des méthodes réputées dignes de confiance peuvent  conduire à des échecs surprenants. Dans l’exploration de l’inconscient nous tombons sur  des choses étranges dont le rationaliste se détourne avec horreur, prétendant après  coup qu’il n’avait rien vu du tout. La plénitude irrationnelle de la vie m’a appris à ne  jamais rien rejeter, même si cela va contre nos théories (lesquelles, en mettant les  choses au mieux, ont une existence si brève !), ou n’admet par ailleurs aucune  explication immédiate. Cela est évidemment inquiétant et il n’est pas certain que la  boussole indique la bonne direction ; mais la sécurité, la certitude, la tranquillité ne  conduisent pas à des découvertes. Il en va de même du mode chinois de divination.  Manifestement la méthode mène à la connaissance de soi, bien qu’à toutes les époques  on en ait également fait un usage superstitieux.  

Je suis, bien entendu, pleinement convaincu de la valeur de la connaissance de soi, mais  est-il bien utile de recommander un tel savoir, quand à travers tous les siècles les  hommes les plus sages en ont prêché sans succès la nécessité ? Même pour l’œil le plus  bigle, il est évident que ce livre représente une longue exhortation à scruter  soigneusement notre caractère, nos attitudes, nos mobiles. Cette disposition trouve en  moi une résonance et m’a incité à entreprendre cette préface.  

Jusque-là je ne m’étais exprimé qu’une seule fois à l’égard du problème du Yi-King :  c’était dans un hommage à la mémoire de Richard Wilhelm (14). Le reste du temps  j’avais observé un silence plein de discrétion. Il n’est nullement facile d’entrer dans une  mentalité aussi lointaine et aussi mystérieuse que celle dont émane le Yi-King. On ne  peut guère d’autre part traiter par le mépris de grands esprits comme Confucius et Lao  Tseu, si l’on est capable d’apprécier la qualité des pensées qu’ils représentent. On peut  encore moins omettre de voir que le Yi-King fut leur principale source d’inspiration. Je  sais que je n’aurais pas osé, dans le passé, m’exprimer de façon si explicite en une  matière si incertaine. Je prends ce risque parce que je suis maintenant dans ma huitième  décennie et que les opinions changeantes des hommes ne m’impressionnent plus : les  pensées des vieux maîtres ont pour moi plus de valeur que les préjugés philosophiques  de l’esprit occidental.  

Il ne me plaît guère d’encombrer mon lecteur de considérations personnelles, mais,  comme je l’ai déjà dit, notre propre personnalité est souvent impliquée dans la réponse  de l’oracle. En fait, en formulant ma question, j’invitais moi-même l’oracle à commenter  directement mon action. La réponse fut l’hexagramme : « insondable », l’ « abîme »  (K’an). L’accent est spécialement mis sur le troisième trait, du fait qu’il est désigné par  un six. Il dit :  

« Devant et derrière, abîme sur abîme. Dans un tel danger, fais d’abord une pause.  Sinon tu tomberas dans un gouffre, dans l’abîme. N’agis pas ainsi. »  

Naguère, j’aurais accepté inconditionnellement l’avis : « N’agis pas ainsi » et j’aurais  refusé de donner mon opinion sur le Yi-King pour la simple raison que je n’en avais pas.  Mais, à présent, le conseil peut servir d’exemple à la manière dont fonctionne le Livre.  C’est un fait que, si l’on se met à réfléchir à leur sujet, les problèmes du Yi-King représentent bien « abîme sur abîme » et on doit inévitablement « faire d’abord une  pause » au milieu des périls d’une spéculation sans limite et sans critique ; sinon, on  perdra effectivement sa route dans les ténèbres. Peut-il y avoir une position intellectuelle moins confortable que de flotter dans l’air ténu de possibilités sans  preuves, sans savoir si ce que l’on voit est vérité ou illusion ? Telle est l’atmosphère du  Yi-King; elle ressemble à celle d’un rêve et il n’y a en elle rien sur quoi l’on puisse  compter, sauf le jugement personnel, qui est si faillible ! Je dois admettre que la sentence  énoncée représente de façon adéquate l’état d’esprit dans lequel je me trouvais en  écrivant les précédents paragraphes. Tout aussi approprié est le début réconfortant de  l’hexagramme : « Si tu es sincère, tu possèdes le succès dans ton cœur », car il indique  qu’ici le facteur décisif n’est pas le danger extérieur, mais la condition subjective, c’est-à dire le fait que l’on s’estime « sincère » ou non.  

L’hexagramme compare l’action dynamique dans cette situation à l’attitude de l’eau  courante qui n’a peur d’aucun endroit dangereux, mais se précipite du haut des roches  abruptes et remplit les creux qui se trouvent sur son cours. C’est la manière dont  l’« homme noble » agit et « exerce la fonction de l’enseignement ».  

K’an, l’« Insondable », est décidément l’un des hexagrammes les moins agréables. Il  décrit une situation dans laquelle le sujet semble se trouver en grand danger d’être  capturé dans toutes sortes de gouffres. Tout comme, lors de l’interprétation d’un rêve, il  faut suivre le texte du rêve avec l’exactitude la plus rigoureuse, de même on doit, en  consultant l’oracle, garder à l’esprit la forme de la question posée, car ainsi se trouvent  définies les limites de l’interprétation de la réponse.  

Le premier trait de l’hexagramme note la présence du danger : « Dans l’abîme on tombe  dans un gouffre. » Le deuxième trait fait de même et ajoute le conseil : « On doit  seulement s’efforcer d’atteindre de petites choses. » J’ai apparemment suivi d’avance cet  avis en me bornant dans cette préface à montrer la manière dont le Yi-King fonctionne  dans l’esprit chinois et en renonçant au projet plus ambitieux d’écrire un commentaire  psychologique sur le livre tout entier.  

Le quatrième trait :  

« Une cruche de vin, un bol de riz avec des vases de terre simplement tendus par  la fenêtre. Il n’y a certainement pas de blâme à cela. »  

Wilhelm commente en ces termes : « Suivant la coutume, il est d’usage qu’avant d’être  engagé, un fonctionnaire présente des cadeaux d’introduction et des recommandations.  Ici tout est simplifié à l’extrême. Les présents sont maigres : il n’y a personne pour  recommander le candidat, celui-ci se présente seul et pourtant il n’a pas à rougir s’il a  seulement en vue le dessein honorable d’une aide dans le danger. » Le livre paraît être  jusqu’à un certain point le sujet de cette réponse.  

Le cinquième trait développe le thème de la limitation. Si l’on étudie la nature de l’eau,  on voit qu’elle ne remplit un creux que jusqu’au bord et continue ensuite de s’écouler.  Elle n’y reste pas prise :  

« L’abîme n’est pas rempli à déborder, il est seulement rempli jusqu’au bord. »  

Mais si, tenté par le danger et à cause précisément de l’incertitude, on voulait insister et  forcer la conviction par des efforts supplémentaires, tels que des commentaires élaborés et autres choses semblables, on ne ferait que s’empêtrer dans les difficultés que le trait  supérieur décrit comme une situation ligotée et emmurée. En fait, le dernier trait  montre souvent les conséquences qui apparaissent lorsqu’on ne prend pas au sérieux la  signification de l’hexagramme.  

Dans notre réponse nous avons un six à la troisième place. Le trait yin de tension  croissante se change en un trait yang et produit ainsi un nouvel hexagramme montrant une possibilité ou une tendance nouvelle. Nous avons maintenant l’hexagramme 48,  Tsing, le « Puits ». Le creux rempli d’eau ne signifie plus désormais un danger, mais  plutôt quelque chose de bénéfique, un puits, une fontaine :  

« Ainsi l’homme noble encourage le peuple au travail et l’exhorte à l’aide  mutuelle. »  

L’image des gens s’aidant mutuellement paraît se référer à la reconstruction du puits,  car il est démoli et plein de vase. Les animaux eux-mêmes n’y boivent pas. Des poissons  y vivent et on peut les capturer, mais le puits n’est pas utilisé pour boire, c’est-à-dire  pour les besoins de l’homme. Cette description rappelle le ting, le chaudron retourné et  inutilisé qui doit recevoir une nouvelle anse. En outre, « ce puits (comme le chaudron)  est récuré, mais on ne boit pas de son eau » :  

« C’est le chagrin de mon cœur, car on pourrait y puiser. »  

Le dangereux trou d’eau ou abîme désignait le Yi-King et il en va de même du puits, mais  celui-ci a un sens positif : il contient les eaux vives. Il faut le restaurer pour qu’il serve.  Mais on n’a pas de concept (15) à son sujet, pas d’ustensile pour transporter l’eau : la  cruche est brisée et fuit. Le chaudron a besoin d’anses et d’anneaux neufs qui permettent  de le saisir, et de même le puits demande à être maçonné à nouveau, car il contient une  « source claire et fraîche dont on peut boire ». On peut en tirer de l’eau, car « on peut se  fier à lui ».  

Il est clair que le sujet qui formule ce pronostic est encore le Yi-King qui se présente  comme une fontaine d’eau vive. L’hexagramme précédent décrivait en détail le danger  encouru par celui qui tombe accidentellement dans le puits, à l’intérieur de l’abîme. Il  doit travailler à en sortir, afin de découvrir que c’est un vieux puits en ruine, enseveli  dans la vase, mais susceptible d’être restauré pour servir à nouveau.  

J’ai soumis deux questions à une méthode fondée sur le hasard, l’oracle des pièces de  monnaie, la seconde de ces questions ayant été posée après que j’eus écrit mon analyse  de la réponse à la première.  

La première question était en quelque sorte adressée au Yi-King : qu’avait-il à dire sur  mon action, c’est-à-dire sur la situation où j’étais l’acteur, situation que vint décrire le  premier hexagramme que j’obtins ? Le Yi-King m’a répondu en se comparant à un  chaudron, à un vase rituel qui demandait à être rénové et ne trouvait qu’une faveur  douteuse auprès du public. La réponse à la seconde question fut que j’étais tombé dans  une difficulté, car le Yi-King représentait un trou d’eau profond et dangereux dans lequel  on pouvait facilement s’embourber. Toutefois, le trou d’eau se révéla être un vieux puits  qui n’avait besoin que d’être rénové pour pouvoir servir encore. 

Les quatre hexagrammes sont pour l’essentiel cohérents en ce qui concerne le thème  (vase, gouffre, puits) et, au point de vue du contenu intellectuel, ils paraissent être dotés  de sens. Si un être humain m’avait tenu de tels propos, j’aurais dû, en tant que  psychiatre, le déclarer sain d’esprit, au moins sur la base des matériaux présentés. Je  n’aurais pu, en vérité, découvrir dans les quatre réponses rien de délirant, de stupide ou  de schizophrénique. Compte tenu de l’extrême antiquité du Yi-King et de son origine  chinoise, je ne puis considérer comme anormal son langage archaïque, symbolique et fleuri. Au contraire, j’aurais eu à féliciter la personne supposée de la profondeur  d’intuition avec laquelle elle avait pénétré mon état d’incertitude. Par contre, toute  personne à l’esprit vif et léger peut retourner entièrement la situation et montrer  comment j’ai projeté mes états subjectifs dans le symbolisme des hexagrammes. Une  telle critique bien que catastrophique du point de vue rationnel de l’Occident, ne porte  pas atteinte à la fonction du Yi-King. Bien au contraire, le sage chinois me dirait en  souriant : « Ne voyez-vous pas comme le Yi-King est utile pour vous faire projeter dans  son symbolisme abstrus vos pensées non encore formulées ? Vous auriez pu écrire votre  préface sans vous rendre compte de l’avalanche d’incompréhensions qu’elle risque de  déclencher. » Le point de vue chinois ne s’occupe pas de l’attitude que l’on adopte en  face de l’activité de l’oracle. C’est seulement nous qui achoppons à chaque instant sur  notre préjugé : la notion de causalité. L’antique sagesse de l’Orient met l’accent sur le fait  que l’individu intelligent est conscient de ses propres pensées, mais pas le moins du  monde de la manière dont il l’est. Moins nous réfléchirons à la théorie du Yi-King, et plus  nous dormirons tranquilles. Il me semble qu’à l’aide de cet exemple, un lecteur sans  préjugé peut maintenant être en mesure de former au moins un essai de jugement sur le  fonctionnement du Yi-King. On ne peut pas en demander davantage à une introduction.  Si, par cette démonstration, je suis parvenu à élucider la phénoménologie psychologique  du Yi-King, j’aurai rempli mon propos. Quant aux milliers de questions, de doutes, de  critiques que soulève ce singulier ouvrage, je ne puis y répondre. Le Yi-King se présente  avec des preuves et des résultats ; il ne se vante pas, il n’est pas d’un abord aisé.  Constituant un élément de la nature, il attend, comme tel, qu’on le découvre. Il n’offre ni  faits, ni pouvoirs, mais, pour les êtres épris de connaissance de soi et de sagesse — s’il  en est —, il paraît être le livre adéquat. A l’un, son esprit semblera aussi lumineux que le  jour ; à un autre, chargé d’ombre comme le crépuscule ; à un troisième, obscur comme la  nuit. Celui à qui il ne plaît pas n’a pas à l’utiliser, et celui qui est contre lui n’est pas  obligé de le trouver véridique. Puisse-t-il s’avancer dans le monde pour le bénéfice de  ceux qui savent discerner sa signification (16)

Carl Gustav Jung 


Notes

  1. I Ching or the Book of Changes, traduction de Cary F. Baynes, New York-Londres,  1950-1951. La préface anglaise est signée de Jung et datée de Zurich 1949 tandis que les  Gesammelte Werke donnent l’allemand comme écrit en 1948, ce qui confirme qu’il s’agit  d’un nouveau texte. (N.d.T)
  2. Synchronicität als ein Princip akausaler Zusammenhänge (La synchronicité, principe de  connexions acausales), Zurich, 1952. Traduction à paraître. 
  3. Zahl und Zeit, Stuttgart, Ernst Klett, 1970. Traduction française d’E. Perrot : Nombre et  Temps. Psychologie des profondeurs et physique moderne. Paris, 1978, éd. La Fontaine de  Pierre, 25 bd Arago.  
  4. Legge commente ainsi le texte qui explique les traits du Yi-King : « Suivant nos  conceptions, un créateur d’emblèmes devrait avoir beaucoup du poète, mais ceux du Yi n’évoquent pour nous qu’un ennuyeux pédant (dryasdust). Sur plus de trois cent  cinquante, le plus grand nombre n’est que grotesque » (The Sacred Books of the East, vol.  16, The Yi-King, 2ème édit., Oxford, Clarendon Press, 1899, p. 22). Sur les « leçons » des  hexagrammes, le même auteur déclare : « Mais, pourrait-on demander, pourquoi nous  seraient-elles véhiculées par un tel attirail de figures linéaires et dans un tel fatras de  représentations emblématiques? » (ibid., p. 25). Pourtant il n’est dit nulle part que Legge  se soit préoccupé de faire l’essai de la méthode. 
  5. Voir la préface de Richard Wilhelm, Yi-King, trad. cit. (N.d.T.)  
  6. Voir J. B. Rhine, The Reach of the Mind, 1947.  
  7. Elles sont chên, c’est-à-dire « semblables à des esprits ». « Le ciel a produit des choses  semblables à des esprits » (Legge, op. cit., p. 41).  
  8. La cuisson est un trait essentiel de la civilisation. Le chaudron est ainsi un excellent  symbole de cette dernière. (N.d.T.)  
  9. Ainsi les invidi (envieux) forment une figure qui revient constamment dans les  anciens traités latins d’alchimie, en particulier la Turba Philosophorum (XIe-XIIe siècle).  
  10. Le mot « concept », vient du latin concipere : « rassembler », par exemple dans un  vase ; concipere dérive de capere : « prendre, saisir ».  
  11. C’est l’étymologie classique. Celle qui fait venir religio de religiare, « relier »,  remonte aux pères de l’Église.  
  12. J’ai fait cette expérience avant d’avoir effectivement écrit la préface.  
  13. L’auteur de la traduction anglaise est Mrs. Cary F. Baynes, élève de C. G. Jung, à la  suggestion de qui elle entreprit ce travail. (N.d.T.)  
  14. Voir plus haut, p. 78 et suiv. (N.d.T.)  
  15. Allemand Begriff associé à Griff, anse (voir plus haut). (N.d.T.)  
  16. Le lecteur trouvera profit à se reporter aux quatre hexagrammes dans le texte et à  les lire avec les commentaires qui les accompagnent. 

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