Biographie de Yang Jianhou

Éléments de biographie d’après un texte de Xu Yusheng (徐裕盛) publié dans Éducation physique » (体育 tǐ yù), 1938, volume 5, numéro 4. Ce texte est un témoignage précieux sur la vie de Yang Jianhou (楊健侯 1839-1917), son enseignement, et la transmission du taiji quan à une époque charnière de l’histoire chinoise. Il met en lumière non seulement ses compétences martiales, mais aussi sa philosophie pédagogique, son humilité, et son ouverture d’esprit, des qualités qui ont marqué durablement l’héritage du taiji quan.

Je fus un enfant de constitution fragile, mais passionné par les arts martiaux. Lorsque mon grand-père commandait des troupes au Shandong, plusieurs de ses subordonnés, experts en techniques de combat, venaient souvent me guider dans ma pratique. Plus tard, je rencontrai le maître Liu Dekuan et M. Ji Zixiu, auprès de qui j’étudiai pendant plusieurs années. J’y appris le baguazhang, le liuhe quan, le sanshou de la famille Yue, ainsi que d’autres styles de boxe. J’ai également reçu l’enseignement de la boxe et de la lance de mon aîné, le maître Zhang Zhongyuan. Avec un autre aîné, Han Fushun, j’ai étudié les méthodes du sabre large (baguadao), ce qui m’a apporté de grands bénéfices.

Rencontre avec Yang Jianhou

À la fin de la dynastie Qing, sous le règne de Guangxu, je sortis diplômé de l’Université Impériale de la Capitale à Pékin. Grâce à la recommandation de mon professeur Zhang Wenxiang (alias Zhang Zhidong), alors vice-roi, j’ai été affecté à un poste au Ministère de l’Éducation. C’est là que j’ai fait la connaissance de M. Sun Hou’an, originaire du Hubei. Apprenant mon intérêt pour la boxe, il me parla du taiji quan.

Sun me dit : Vous avez des dispositions naturelles excellentes. Il vous faudrait un maître renommé pour vous guider. Le Taijiquan à Pékin a été transmis par la famille Yang. Connaissez-vous M. Yang Jianhou ? Cet homme est un expert accompli en Taijiquan. Je serais ravi de vous le présenter. C’est ainsi que j’ai pu intégrer son école.

Yang Jianhou : Vie et enseignement

M. Jianhou était le plus jeune de trois frères. Son prénom était Jian (健 ), et son nom de courtoisie, à l’origine Jianhou (健侯), qu’il changea plus tard en Jinghu (鏡湖). Il était originaire du comté de Yongnian, dans le Hebei. Dans sa jeunesse, il étudia chez lui avec sa famille, où il reçut l’enseignement de la boxe du vénérable Luchan (盧煥, alias Yang Luchan). Après de nombreuses années d’étude progressive, il atteignit un niveau de maîtrise profond. Par la suite, il accompagna le vénérable Luchan à la capitale, où princes, ducs et hauts fonctionnaires le louèrent abondamment, non seulement pour ses compétences martiales, mais aussi pour son caractère modeste, harmonieux et droit, en contraste avec son frère aîné, Banhou (班侯), dont le tempérament était orgueilleux et distant.

Difficultés et enseignement public

Après l’année Gengzi du règne de Guangxu (1900), la révolte des Boxers avait semé le chaos et nui à la nation. Les gens en vinrent à craindre la pratique des arts martiaux. Le maître Yang, désillusionné et incapable de réaliser ses ambitions, connut des difficultés financières. Plus tard, le prince Pulun (un membre de la famille impériale Qing), qui étudiait régulièrement sous sa direction, le recommanda pour enseigner le taiji quan au Corps de Musique de la Brigade des Pompiers de Pékin. Son salaire mensuel était modeste, à peine suffisant pour subvenir à ses besoins. Le maître logeait souvent dans les locaux du Corps. Dans mes moments de loisir après mes obligations officielles, je me rendais auprès de lui pour recevoir son enseignement, rentrant souvent chez moi après minuit. Cela dura plusieurs années.

Philosophie et méthode d’enseignement

Tout au long de sa vie, le maître rejetait toute distinction sectaire et évitait de juger les mérites ou les défauts des autres. Je me souviens qu’à notre première rencontre, j’ai exécuté devant lui la forme ancienne que m’avait enseignée le maître Liu. Bien que la séquence fût relativement simple, le maître Yang commenta :

C’est acceptable. Cependant, maintenant que vous avez rejoint mon école, vous devez commencer par les bases les plus élémentaires de l’art et établir des fondations solides. Ce n’est qu’ainsi que vous pourrez atteindre le sommet. Des fragments épars ne suffisent pas pour comprendre l’ensemble.
Un long voyage commence par un premier pas ; l’ascension d’une grande montagne commence par le bas.
Serez-vous prêt à emprunter le chemin le plus long, sans reculer devant l’effort ? C’est la seule façon d’éviter de sauter des étapes et de progresser graduellement.

Il corrigea ensuite mes postures une par une, puis travailla sur les mouvements agiles, les rendant légers, souples, arrondis et fluides. Il m’enseigna ensuite les méthodes pour diriger la force (勁jìn), de sorte que son déploiement devienne naturel, avec une complémentarité entre le dur et le souple.

Le maître guidait avec habileté et enseignait sans se lasser. De mon côté, je m’appliquais avec diligence, remplissant chaque bassin avant de passer au suivant. En étudiant une étape, je saisissais son sens essentiel. Après près d’un an, j’avais enfin une compréhension générale de l’enchaînement des postures et des formes, et j’avais maîtrisé la routine de boxe.

Collaboration avec ses fils

Il chargea ensuite son fils, Mengxiang (孟祥), et son cadet, Chengfu (澄甫), de s’entraîner avec moi. Il désigna également deux soldats du Corps, Tian Zhaolin et You Zhixue, qui avaient le plus progressé dans cet art, pour être mes partenaires d’entraînement et de travail en statique (Zhan Zhuang). Le maître se tenait à proximité et, à tout moment, signalait nos erreurs. Dans ses moments libres, il me donnerait aussi des explications sur les principes du taiji quan, sans jamais faiblir.

Un jour, alors que de jeunes élèves émettaient une remarque légère, le maître dit :

Les dispositions naturelles de Xu suggèrent qu’il a été envoyé en silence dans ce monde pour prospérer avec les arts martiaux. Vous tous, vous bénéficierez de lui à l’avenir. Je suis un homme de quatre-vingt-dix ans … Quels secrets me reste-t-il à garder ?


Hommage à Liu Dekuan

Un jour, en discutant avec son fils Mengxiang, la conversation porta sur mon défunt maître, Liu Jingyuan. Mengxiang dit :

Comment « Liu la Grande Lance » peut-il prétendre connaître le Taijiquan ?

Le maître répondit :

Tais-toi immédiatement ! Les disciples de mon art sont répandus dans le monde entier. Mais je te demande : ici, dans la capitale, en dehors de ton grand-père et de ton oncle, combien de personnes peuvent prétendre maîtriser le taiji quan de manière fiable en combat réel ?
Quant à Liu, mis à part sa maîtrise de longue date de divers autres styles de boxe, en ce qui concerne notre art familial, il en a également saisi une grande partie de l’essence. Chaque fois qu’il vainc un adversaire, il attribue son succès à son étude du taiji quan. C’est grâce à la promotion pratique de Liu que les gens en dehors de la capitale ont pu connaître ses applications. Sans Liu pour le propager de cette manière, qui d’autre aurait pu assumer cette tâche ? Son mérite envers notre école est immense. Je ne peux qu’éprouver de l’admiration et de la gratitude… Comment oses-tu émettre la moindre critique à son encontre ?

J’ai entendu cet échange entre le père et le fils de mes propres oreilles. Tel était son rejet de l’arrogance, de l’auto-satisfaction, de l’affirmation de soi et de la dépréciation des autres.

Anecdotes et sagesse

Le maître avait pour habitude d’aimer fumer une pipe sèche dont la tige dépassait trois pieds de long. Il demandait souvent à ses élèves de l’allumer pour lui. Un jour, tous les élèves étaient absents, et seul j’étais présent à ses côtés. Le maître eut envie de fumer, et je m’avançai pour allumer sa pipe. Il déclina, disant :

Je peux le faire moi-même.

Il plaça alors la tige de la pipe le long de son avant-bras gauche, tendit le bras gauche et l’alluma aisément. Puis il dit :

Comprends-tu le principe mathématique selon lequel le côté d’un carré est à sa diagonale comme cinq est à sept ? Si tu tiens la tige droite devant toi, le bras est trop court et les doigts ne peuvent atteindre le fourneau. Mais si tu la tiens en diagonale, la portée effective du bras est allongée, et la main atteint le fourneau.

De cela, on peut voir que le maître n’était pas seulement un expert en boxe, mais qu’il possédait aussi une compréhension pratique plus riche que celle des gens ordinaires.

Méthode pédagogique

La méthode du maître pour enseigner était la suivante : il faisait d’abord réfléchir l’élève sur le fait que sa posture était ou non conforme à la méthode correcte. Si la réponse était non, il demandait où se situait exactement l’erreur et faisait corriger l’élève lui-même. Si, après une longue réflexion, l’élève ne pouvait pas identifier l’erreur, et qu’après plusieurs ajustements, la posture semblait presque correcte mais manquait encore le point essentiel, alors seulement il intervenait en personne pour corriger.

Il en allait de même pour l’enseignement de la poussée des mains (推手 tuī shǒu). Ainsi, les élèves comprenaient l’art tout en saisissant ses principes sous-jacents. Et donc, même les élèves les plus lents ou les moins doués finissaient par acquérir une compréhension authentique.

Qualités recherchées chez les élèves

Le maître appréciait chez ses élèves :

  • une manière douce et courtoise,
  • le respect envers le maître et la voie,
  • un engagement total dans l’étude,
  • une persévérance sans faille.

Il enseignait en se basant sur des règles et des normes, et disait souvent :

Un maître artisan peut donner aux gens les règles et les normes ; il ne peut pas les rendre habiles. L’habileté naît de la maladresse ; réfléchis assez longtemps, et l’esprit s’ouvre. Sans un effort quotidien soutenu, on ne peut atteindre une compréhension soudaine et complète.

Ainsi, le maître ne pouvait que montrer à l’élève les règles et les normes de la pratique de la boxe. Les règles et les normes sont l’essence du carré et du cercle. Bien que le taiji quan soit merveilleux, ses principes ne peuvent transcender ces deux mots : carré et cercle.

Les anciens disaient :

Carré : arrêter.
Cercle : mouvement.


Le carré et le cercle se génèrent mutuellement ; le dur et le souple se complètent mutuellement pour s’entraider. Seulement alors peut-on comprendre le jìn.

Notre prédécesseur, le maître Wang Zongyue, a dit un jour :

Après avoir compris le jin, plus on pratique, plus on devient raffiné, atteignant progressivement le point où l’on agit entièrement à sa guise.

Description physique et maîtrise martiale

Le maître avait une apparence imposante son dos était voûté comme une carapace de tortue, son nez, proéminent et haut, son visage avait la forme d’un lion rocheux.

La tradition taoïste décrit la posture et le mouvement de celui qui a atteint la Voie en quatre aspects :

  1. assis comme une grande cloche,
  2. debout comme un pin solitaire,
  3. marchant comme le vent,
  4. dormant comme un arc.

Le maître incarnait parfaitement ces quatre images.

Chacun de ses gestes — lever la main, poser le pied — exprimait le sens profond du taiji quan. Lorsqu’il exécutait la routine de boxe son mouvement était naturel, comme des nuages flottants et de l’eau qui coule, son immobilité était sereine et détendue, comme une montagne ou un pin solitaire.

Dans son mouvement, il n’y avait aucune raideur ; dans son immobilité, aucune rigidité. Mouvement et immobilité étaient racinés l’un dans l’autre ; dur et souple se complétaient mutuellement.

C’était comme si l’on écrivait pour la première fois le Classique de la cour jaune (黄庭经 huáng tíng jīng) : chaque trait était parfaitement juste, ni trop ni trop peu.

Maîtrise du jìn et techniques de lance

Dans son déploiement du jìn, intérieurement, il ressemblait à de l’acier ou du fer, extérieurement, il était doux comme du coton.

Si quelqu’un entrait en contact avec ses mains, il ne ressentait aucune résistance dans ses paumes … et pourtant, sa force avait déjà été détournée. L’adversaire voulait se dégager, mais ne le pouvait pas. S’il augmentait sa force et poussait plus profondément, c’était comme toucher un diamant ou un ressort d’acier : immobile, impossible à déplacer.

Extérieurement souple, intérieurement ferme : c’était comme une aiguille enveloppée dans du coton.

Lorsqu’il émettait une force (發勁 fā jìn), c’était comme une flèche quittant l’arc, un projectile lancé par une fronde. La personne projetée n’avait aucune idée d’où venait la force. Même à un âge très avancé, son habileté n’avait pas diminué.

Maîtrise de la lance

En plus du taiji quan, le maître excellait dans les techniques de lance. Sa compétence la plus remarquable s’appelait Un bâton d’encens pointant vers le ciel (一炷香指天 yī zhù xiāng zhǐ tiān), avec laquelle il pouvait faire rebondir la hampe de la lance de l’ennemi pour frapper son propre nez, la lance restant droite comme un bâton d’encens.

Sa méthode d’entraînement consistait à presser la hampe de la lance contre la tige d’une fougère verte et à en enlever la peau. Avec le temps, il avait acquis la capacité de coller sa lance à celle de l’adversaire et de la projeter au loin.

Enseignement aux troupes

À l’âge mûr, avec M. Quanyou (全佑), il enseigna les techniques de lance et les 13 méthodes de sabre du taiji quan au Corps Wanzi (即万子营 jí wàn zǐ yíng) pour des exercices de groupe. En trois jours, l’unité était prête. Le Prince Duan et les autres furent profondément impressionnés, s’étonnant qu’un tel résultat pût être obtenu aussi rapidement.

Dernières années et héritage

En l’hiver de la cinquième année de la République (1916), ma défunte mère était malade depuis longtemps. Elle s’accrocha jusqu’à l’automne de la sixième année (1917), avant de s’éteindre. Pendant ses derniers jours, je restai à la maison pour m’occuper d’elle et ne pus donc me rendre chez le maître pour étudier la boxe. Le maître, suspectant un changement de ma part, me réprimanda lors de notre prochaine rencontre, me disant que je devais profiter de mon temps pour progresser.

Je lui expliquai que ma mère était malade. Il répondit :

Prendre soin d’un parent malade est un acte de piété filiale. Mais je suis maintenant très âgé, et le soleil se couche aussi pour moi à l’ouest. La transmission de l’art est ma préoccupation. Le temps passe vite … J’espère que vous vous appliquerez avec urgence tant qu’il en est encore temps.

L’année suivante, en 1918 (septième année de la République), le maître quitta ce monde. Ses paroles s’étaient révélées prophétiques. Hélas, quelle douleur !

Descendance

Le maître laissa derrière lui trois fils :

  1. L’aîné, Zhaoxiong (朝雄), dont le nom de courtoisie était Mengxiang (孟祥),
  2. Le deuxième, décédé dans l’enfance,
  3. Le cadet, Zhaoqing (澤清), dont le nom de courtoisie était Chengfu (澄甫).

Je fus leur ami pendant plus de vingt ans, et tous deux devinrent célèbres dans le monde.



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