Créer des joies de l’intérieur

L’ennui naquit un jour de l’uniformité, dit un poète français du XVIIIe siècle. Mais l’uniformité n’est pas seule en cause : l’inculture y contribue tout autant. Car moins on possède une culture authentique, plus on a besoin de dépenser de l’argent pour se divertir le week-end ou pendant les vacances. Ceux qui ne savent pas jouer d’un instrument de musique doivent payer des concerts ; ceux qui ne connaissent rien à l’architecture ou à l’histoire doivent voyager en groupes organisés ; ceux qui ignorent la botanique ou la géologie s’ennuient à la campagne sans centres commerciaux.

Si personne ne vous apprend à vous créer des joies de l’intérieur, vous devez tout acheter au-dehors. L’éducation devrait nous rendre plus autonomes dans nos loisirs, plus capables de transformer le temps libre en occasion d’enrichissement personnel plutôt qu’en vide à combler par la consommation. Malheureusement, nous confondons souvent l’accumulation d’informations avec la formation de la sensibilité.

Vous tombez alors dans l’échec dénoncé il y a déjà des siècles par un sage taoïste : « L’erreur des hommes est d’essayer de réjouir leur coeur avec des choses, quand ce qu’ils doivent faire c’est réjouir les choses avec leur cœur. » Le véritable enjeu éducatif est là : nous apprendre à être les poètes de notre propre existence, et non de simples consommateurs de divertissements. Faute de cette éducation, nous risquons de devenir des éternels insatisfaits, condamnés à courir après des plaisirs toujours plus coûteux et toujours plus fugaces.

Fernando Savater in Pour l’éducation

Fernando Savater cite un sage taoïste : « L’erreur des hommes est d’essayer de réjouir leur cœur avec des choses, quand ce qu’ils doivent faire c’est réjouir les choses avec leur cœur. ». Si il est difficile d’en retrouver la source, certainement perdue en de multiple traductions, elle n’est pas sans m’évoquer la citation de Zhuangzi « 物物而不物于物 ».

L’expression de Zhuangzi 物物而不物于物 wù wù ér bù wù yú wù peut se traduire d’une manière littérale par Traiter les choses comme des choses, sans être traité par les choses ou plus librement par Agir sur les choses sans être dominé ou déterminé par elles.

Cette phrase exprime l’idée d’une relation active et libre avec le monde matériel et les événements, sans se laisser asservir ou définir par eux. Le sage taoïste agit, crée, interagit avec les choses, mais ne se laisse pas posséder ou influencer par elles. Il reste maître de son cœur et de son esprit, sans s’attacher aux objets ou aux résultats de ses actions.

Créer le navire ce n’est point tisser les toiles, forger les clous, lire les astres, mais bien donner le goût de la mer qui est un, et à la lumière duquel il n’est plus rien qui soit contradictoire mais communauté dans l’amour. 

Antoine de Saint-Exupéry in Citadelle

Mon professeur me disait que les deux premières choses que demandent les personnes se renseignant sur les cours proposés étaient : Quels sont les tarifs, et y a-t-il une vidéo ? Acheter un livre ou une vidéo sur le taiji quan peut donner l’illusion d’en posséder les arcanes. Mais si il y a bien une chose qui échappe à la possession, ce sont les arts internes. Bien sur, il y a des cours, le chemin est balisé, parcouru par une généalogie de maîtres, vous avez besoin d’être guidé, mais l’essentiel ne peut vous être donné et encore moins vendu ; vous devez le rechercher, l’expérimenter, parcourir vous même le chemin qui deviendra votre.

Nous vivons dans une culture du plein. On nous apprend à apprécier l’action au-dessus de la quiétude, l’expression au-dessus de la réception, la force au-dessus de la subtilité et l’avoir plutôt que l’être. Le plein ( 滿 mǎn) n’est pas la plénitude, mais l’excès. C’est ce qui en nous est devenu surestimé, surstimulé et surexcité. C’est le bruit, la tension, l’identité rigide, le récit personnel que nous crions au monde. C’est l’ego qui s’affirme, la musculature qui se contracte par habitude, l’esprit qui ne cesse pas son dialogue. Au contraire, le vide ( 空 kōng) n’est pas le néant, mais le potentiel latent. C’est ce qui a été oublié, caché ou délibérément couvert. C’est le silence sous le bruit, la vulnérabilité derrière la carapace, l’intuition étouffée par la raison, les vastes zones de notre corps que nous avons cessé de ressentir et d’habiter.

La pratique du taiji quan, dans son essence la plus pure, est un acte de prendre soin ( 顧 gù). C’est l’art d’explorer la dialectique fondamentale de notre existence : la relation entre le plein et le vide.

Les deux citations soulignent le même paradoxe : l’homme moderne cherche le bonheur dans l’accumulation ou la possession des choses, alors que la vraie sagesse consiste à inverser cette relation. Pour Zhuangzi, il s’agit d’agir sur le monde sans en devenir l’esclave ; pour Savater, il s’agit de donner de la joie aux choses par son propre cœur, plutôt que de chercher à combler son cœur par les choses. Zhuangzi insiste sur la liberté intérieure et le non-attachement, tandis que Savater met l’accent sur la transformation de notre rapport au monde : au lieu de subir les choses, nous devons les animer, les « réjouir » par notre présence et notre intention.

Les deux citations, celle de Zhuangzi et celle évoquée par Savater, convergent vers une même leçon : le bonheur et la liberté ne résident pas dans la possession ou la dépendance aux choses, mais dans la capacité à agir sur le monde avec un cœur libre et un esprit détaché. C’est une invitation à transformer notre rapport aux choses, plutôt que de les laisser nous transformer.



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