L’expression l’eau qui goutte ร travers la pierre est une expression chinoise apparue pour la premiรจre fois dans le Livre des Han de Ban Gu ( 32-92 EC). Elle signifie que l’eau qui goutte continuellement peut percer la pierre ; c’est une mรฉtaphore de la persรฉvรฉrance et de l’accumulation de forces subtiles pour accomplir de grandes choses.
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Yฤซ rรฌ yฤซ qiรกn, qiฤn rรฌ qiฤn qiรกn, shรฉng jรน mรน duร n, shuว dฤซ shรญ chuฤn.
Zhang Guaiyai รฉtait le magistrat de Chongyang. Un fonctionnaire sortit du trรฉsor et Zhang aperรงut un penny sous son รฉcharpe, prรจs de ses tempes. Il l’interrogea et dรฉcouvrit qu’il s’agissait de l’argent du trรฉsor. Zhang ordonna de le frapper ร coups de bรขton. Le fonctionnaire s’รฉcria avec colรจre : ยซ Un penny, ce n’est rien. Pourquoi me frappez-vous ? Vous pouvez me battre, mais vous ne pouvez pas me dรฉcapiter ! ยป Zhang รฉcrivit ร la plume : ยซ Un penny par jour, mille penny pour mille jours. Une corde scie le bois et l’eau coule ร travers la pierre ! ยป Il descendit ensuite les escaliers et dรฉcapita le fonctionnaire avec une รฉpรฉe.
C’est ร partir de ces documents que l’expression l’eau coule ร travers la pierre est nรฉe.




Lโexpression chinoise ๆฐดๆปด็ณ็ฉฟ shuว dฤซ shรญ chuฤn) qui se traduit littรฉralement par une goutte d’eau perce la pierre, paraรฎt simple ร premiรจre vue, mais elle recรจle l’essence mรชme d’une pratique de longue haleine en taiji quan. Les arts internes ne sont pas des recueils de mouvements ou de postures, mais des mรฉthodes de transformation intรฉrieure qui ne se dรฉploient que par un perfectionnement constant. Chaque effort, apparemment insignifiant, s’accumule en une force capable de remodeler le corps, le souffle et l’esprit.
Aujourd’hui, on ne peut ignorer la prolifรฉration d’enseignements simplifiรฉs, de certifications de week-end et de dรฉmonstrations de formes athlรฉtiques de wushu prรฉsentรฉes comme des ลuvres magistrales. L’impact visuel des sauts, des pirouettes et des postures prรฉcises satisfait l’appรฉtit moderne pour le spectacle. Mais une telle habiletรฉ incarne-t-elle le travail interne (ๅ งๅ nรจi gลng) qui ancre le taiji quan ? Ou cela relรจve-t-il d’une confusion entre perfectionnement physique et culture intรฉrieure ? Mรชme au sein des cercles traditionnels, des gรฉnรฉrations se sont efforcรฉes de distinguer l’apparence de l’essence.
Les traditions martiales chinoises distinguent souvent les compรฉtences externes (ๅคๅ wร i gลng) et le travail interne (ๅ งๅ nรจi gลng). La compรฉtence externe dรฉsigne la force visible, la souplesse, la vitesse et l’exรฉcution physique des techniques. Elle peut รชtre dรฉveloppรฉe relativement rapidement par la rรฉpรฉtition, le conditionnement et l’entraรฎnement sportif. Le travail interne, en revanche, est subtil et cachรฉ. Il implique la rรฉgulation de la respiration, le raffinement de l’intention (ๆ yรฌ), l’harmonisation du souffle (ๆฐฃ qรฌ) et l’apaisement de l’esprit (็ฅ shรฉn). Ces qualitรฉs ne peuvent รชtre ni prรฉcipitรฉes ni imitรฉes. Elles ne naissent que par une pratique rรฉguliรจre et l’รฉrosion progressive des vieilles habitudes.
Lorsque nous admirons les maรฎtres aรฎnรฉs, c’est gรฉnรฉralement parce qu’ils incarnent le travail intรฉrieur (ๅ งๅ nรจi gลng). Leurs mouvements peuvent paraรฎtre simples, mais derriรจre cette simplicitรฉ se cache une profondeur. Un pas nonchalant est porteur d’enracinement, un geste doux dissimule la puissance, et leur prรฉsence sereine rayonne au-delร de la forme elle-mรชme. Dans la pratique du taiji quan la compรฉtence extรฉrieure ouvre la voie, mais c’est le travail intรฉrieur qui transforme l’art en une pratique permanente.
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Le taiji quan, bien compris, est un laboratoire oรน l’on expรฉrimente l’intention (ๆ yรฌ). Chaque pas, chaque tour de taille, n’est pas une simple chorรฉgraphie, mais un rรฉรฉtalonnage de l’intention (ๆ yรฌ), du souffle (ๆฐฃ qรฌ ) et de l’esprit (็ฅ shรฉn). Ce processus est incompressible. Un รฉlรจve peut apprendre une forme en quelques mois, mais incarner le lรขcher (้ฌ sลng), l’รฉcoute (่ฝๅ tฤซng jรฌn) et la capacitรฉ ร se mouvoir comme un fil continu exige des annรฉes de patient ajustement. L’enveloppe extรฉrieure du mouvement s’apprend rapidement, mais le fil intรฉrieur ne se tisse que par une pratique persistante. L’eau qui tombe sur la pierre ne pรฉnรจtre pas ร la premiรจre goutte, ni ร la centiรจme, mais la surface finit par cรฉder.
Pourtant, les pratiquants rencontrent rapidement la difficultรฉ de maintenir leur concentration, d’รฉquilibrer relaxation et vigilance, et de cultiver une vรฉritable tranquillitรฉ. Dans ces moments-lร , le dรฉcouragement est frรฉquent. La tendance moderne est de rechercher des mรฉthodes plus rapides, des aides technologiques ou des efforts plus vigoureux. Mais la voie intรฉrieure ne rรฉpond pas ร la force. La respiration ne peut รชtre contrainte ร atteindre la profondeur. La circulation ne peut รชtre commandรฉe ร une fluiditรฉ. Ce n’est que par la patience, en permettant plutรดt qu’en forรงant, que la transformation รฉmerge.
Le bloc brut, non sculptรฉ (ๆจธ pว) est une mรฉtaphore chinoise pour notre simplicitรฉ authentique, unifiรฉe et originale, dรฉpourvue des complexitรฉs de l’intellect, de l’ego et de ses dรฉsirs et aversions.

Avec le temps, les aspรฉritรฉs de l’effort cรจdent la place ร l’expression naturelle du principe. Le respect tรฉmoignรฉ aux praticiens plus รขgรฉs ne tient pas ร leurs rides, mais ร la densitรฉ de leur culture, ร la faรงon dont des dรฉcennies de rรฉpรฉtition ont poli le mouvement jusqu’ร la clartรฉ. Leur puissance ne rรฉside pas dans l’explosivitรฉ de la jeunesse, mais dans une tranquillitรฉ enracinรฉe, ce que les classiques dรฉcrivent comme un bloc brut contenant l’infini.
Les sages parfaits de l’Antiquitรฉ รฉtaient si fins, si subtils, si profond et si universels qu’on ne pouvait les connaรฎtre. Ne pouvant les connaรฎtre, on s’efforce de se les reprรฉsenter :
Tao-tรถ king
Ils รฉtaient prudents comme celui qui passe un guรฉ en hiver ;
hรฉsitant comme celui qui craint ses voisins ;
rรฉservรฉs comme un invitรฉ ;
mobiles comme la glace qui va fondre ;
concentrรฉs comme le bloc de bois brut ;
รฉtendus comme la vallรฉe ;
confus comme l’eau boueuse.
Qui sait par le repos passer peu ร peu de trouble au clair et par le mouvement du calme ร l’activitรฉ ?
Quiconque prรฉserve en lui une telle expรฉrience ne dรฉsire pas รชtre plein. N’รฉtant pas plein, il peut subir l’usage et se renouveler.
Pour les pratiquants sรฉrieux, la tentation de mesurer les progrรจs ร l’aune des rรฉalisations extรฉrieures est forte. Maรฎtrise-t-on la forme ? Peut-on dรฉmontrer sa capacitรฉ ร รฉmettre la force (็ผๅ fฤ jรฌn) ? L’exรฉcution d’une forme nous permettra-t-elle d’obtenir un diplรดme ou de gagner une compรฉtition ? Ces questions reflรจtent le regard du monde. La mesure plus profonde est plus subtile : l’intention imprรจgne-t-elle le mouvement ? L’immobilitรฉ imprรจgne-t-elle l’action ? La pratique adoucit-elle la rigiditรฉ du corps et de l’esprit ? De telles questions ne trouvent pas de rรฉponse ร court terme. Elles trouvent leur rรฉponse dans la lente รฉrosion des vieilles habitudes, tout comme la pierre se remodรจle progressivement.
ๅคฉไธ่ซๆๅผฑไบๆฐด
่ๅญ-็ฌฌไธๅๅ ซ็ซ
่ๆปๅๅผบ่ ่ซไน่ฝ่
ไปฅๅ ถๆ ไปฅๆไน
ๅผฑไน่ๅผบ
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ๅคฉไธ่ซไธ็ฅ
่ซ่ฝ่ก
Lโeau symbolise la douceur (ๆ jวu), lโadaptabilitรฉ et la fluiditรฉ โ des qualitรฉs centrales dans le Taiji Quan. Malgrรฉ son apparence fragile, lโeau peut รฉroder les obstacles les plus solides. De mรชme, le taiji quan enseigne ร utiliser la souplesse, la relaxation (ๆพ sลng) et la redirection de la force (ๅๅๆๅ jiรจ lรฌ dว lรฌ) pour vaincre une force brute.
Rien sous le ciel n’est plus doux ni plus souple que l’eau ; mais lorsqu’elle s’attaque aux choses dures et rรฉsistantes, aucune d’elles ne peut l’emporter. Car elles ne trouvent aucun moyen de la modifier.
Que la souplesse triomphe de la rรฉsistance et que la douceur triomphe de la duretรฉ est un fait connu de tous, mais que personne n’utilise.
โ Laozi – Chapitre 78
Si l’eau nous enseigne quelque chose, c’est l’humilitรฉ. Elle ne conquiert pas la pierre par la violence, mais par la persรฉvรฉrance. En taiji quan l’humilitรฉ est la volontรฉ de revenir sans cesse ร ce qui semble fondamental : se tenir debout, respirer, cรฉder, sans attente de rรฉcompense rapide. Le paradoxe est que cette patience mรชme devient la racine de la transformation. Avec le temps, ce qui semblait impรฉnรฉtrable commence ร cรฉder. La pierre de sa propre rรฉsistance s’use, laissant place ร la simplicitรฉ, ร la prรฉsence et ร la force tranquille.
La pratique rรฉpรฉtรฉe des mouvements et des exercices de respiration permet dโaccumuler et de faire circuler le souffle (ๆฐฃ qรฌ). Comme les gouttes dโeau qui sโaccumulent, chaque mouvement, chaque souffle, contribue ร renforcer cette รฉnergie interne, jusquโร atteindre une puissance invisible mais profonde.
Le taiji quan vise ร unifier le corps et lโesprit. La rรฉpรฉtition des enchaรฎnements comme nuages qui flottent et eau qui coule (ๅฆ่ก้ฒๆตๆฐด rรบ xรญng yรบn liรบ shuว) permet dโatteindre un รฉtat de calme et de concentration, oรน chaque geste devient naturel et efficace, ร lโimage de lโeau qui sโinfiltre sans effort apparent.
Pour ceux qui sont dรฉjร imprรฉgnรฉs de cette pratique, le shuว dฤซ shรญ chuฤn est plus qu’une expression. C’est un rappel que l’art n’est jamais achevรฉ. Chaque effort quotidien perpรฉtue le processus. La vรฉritable rรฉussite ne rรฉside ni dans un certificat ni dans une performance, mais dans une vie progressivement rythmรฉe par l’eau et la pierre.
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- Philippe Crochet
- ยซย Water on Stoneย ยป: Cultivation Beyond Technique in Taijiquan and Qigong
- Le Tao de Winnie : Dรฉcouvrir les principes du Tao ; Retrouver son รขme d’enfant
- The Way and Its Power – Dao De Jing II. 78
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