En fait, c’est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. Celui qui ne s’y est pas frotté traverse l’existence comme un prisonnier : prisonnier des préjugés du sens commun, des croyances de son pays ou de son temps, de convictions qui ont grandi en lui sans la coopération ni le consentement de la raison. Tout dans le monde lui paraît aller de soi, tant les choses sont pour lui comme ceci et pas autrement, tant son horizon est limité ; les objets ordinaires ne le questionnent pas, les possibilités peu familières sont refusées avec mépris. Mais … à peine commençons-nous à philosopher que même les choses de tous les jours nous mettent sur la piste de problèmes qui restent finalement sans réponse. Sans doute la philosophie ne nous apprend-elle pas de façon certaine la vraie solution aux doutes qu’elle fait surgir : mais elle suggère des possibilités nouvelles, elle élargit le champ de la pensée en la libérant de la tyrannie de l’habitude. Elle amoindrit notre impression de savoir ce que sont les choses ; mais elle augmente notre connaissance de ce qu’elles pourraient être ; elle détruit le dogmatisme arrogant de ceux qui n’ont jamais traversé le doute libérateur, et elle maintient vivante notre faculté d’émerveillement en nous montrant les choses familières sous un jour inattendu.
Russell in Problèmes de philosophie
太極拳 tàijí quán
Le taiji quan, art martial interne profondément influencé par le taoïsme, intègre l’incertitude comme un principe central, à la fois dans sa philosophie et dans sa pratique.
聽 tīng
Le taiji quan repose sur l’idée de s’adapter en permanence à l’énergie de l’adversaire ou à son propre déséquilibre. Contrairement aux arts martiaux axés sur la force ou la technique rigide, le taiji quan enseigne à répondre avec souplesse et fluidité, sans chercher à contrôler ou à anticiper de manière fixe. L’incertitude devient ainsi une opportunité de développer une écoute fine du moment présent (聽 tīng), une qualité essentielle pour réagir de manière juste et efficace.
引 yǐn
Dans la pratique, on apprend à ne pas résister à la force adverse, mais à la guider (引 yǐn), à la détourner ou à l’absorber. Cette approche, inspirée du wú wéi, implique d’accepter l’imprévisible et de transformer l’incertitude en avantage.
意 yì
Le taiji quan cultive une forme d’intention (意 yì) sans tension (無意 wú yì) : on dirige son souffle (氣 qì) sans forcer, en restant ouvert aux changements (化 huā). L’incertitude sur la réaction de l’autre ou sur son propre équilibre devient un terrain d’entraînement pour rester centré (中心 zhòng xīn), ancré (根深 gēn shēn) et réactif, sans se laisser perturber par l’inattendu (意外 yì wài). L’inattendu, c’est ce qui est étranger, extérieur (外 wài) à l’attention (意 yì).
慢 màn
Les mouvements lents (慢 màn) et conscients du taiji quan permettent de développer une sensibilité accrue à son corps, à son environnement et au souffle mobilisé. Cette pratique aide à apprivoiser l’incertitude en apprenant à percevoir les subtilités du moment, plutôt qu’à dépendre de schémas préétablis.
静心 jìng xīn
Le taiji quan est souvent décrit comme une méditation en mouvement. En se concentrant sur la respiration, l’alignement et le flux des postures, le pratiquant apprend à rester calme et présent, le cœur (心 xīn) tranquille (静 jìng) même dans l’incertitude. Cette qualité mentale se transpose dans la vie quotidienne, où l’on apprend à agir avec sérénité face à l’imprévu. Le caractère 静 jìng signifie calme mais aussi silencieux et immobile ; on le trouve dans l’expression 静心 jìng xīn, méditation ainsi que dans
Nous essayons de nous entourer d’un maximum de certitudes, mais vivre, c’est naviguer dans une mer d’incertitudes, à travers des îlots et des archipels de certitudes sur lesquels on se ravitaille…
Edgar Morin
Mors certa, hora incerta
道教 dào jiào
Dans le taoïsme, l’incertitude n’est pas perçue comme une faiblesse ou un obstacle, mais plutôt comme une dimension essentielle de l’existence et de la sagesse.
無為 wú wéi
Le taoïsme invite à laisser les choses suivre leur cours, il enseigne le non-agir ou l’agir sans forcer (無為 wú wéi). Cette notion ne signifie pas l’inaction, mais plutôt l’action en harmonie avec la voie (道 dào), le principe fondamental qui régit l’univers. L’incertitude est acceptée comme une partie du flux naturel (自然流 zì rán liú) des choses : au lieu de chercher à tout contrôler, le sage taoïste (聖人 shèng rén) s’adapte et agit avec souplesse, en accord avec les circonstances changeantes.
無常 wú cháng
Le taoïsme reconnaît que tout est en constante transformation (無常 wú cháng). Le livre de la voie et de la vertu ( 道德經 dào dé jīng) souligne que ce qui semble solide ou certain aujourd’hui peut se révéler éphémère demain. L’incertitude est donc une invitation à embrasser le changement (化 huà) plutôt qu’à le craindre, et à voir la vie comme un processus dynamique plutôt que comme une série de certitudes fixes.
陰陽 yīn yang
La figure du faîte suprême (太極圖 taìjí tú) illustre l’interdépendance des contraires : lumière et obscurité, certitude et incertitude, ordre et chaos. Dans cette perspective, l’incertitude n’est pas l’absence de sens, mais une partie intégrante de l’équilibre cosmique. Elle rappelle que la vie ne peut être réduite à des catégories binaires ou à des réponses définitives.
無知 wú zhī
Le taoïsme valorise une forme de sagesse qui ne repose pas sur l’accumulation de connaissances (知 zhī) ou de certitudes, mais sur la capacité à ne pas savoir. Comme le dit le Livre de la voie et de la vertu : « Savoir qu’on ne sait pas, c’est la meilleure connaissance. » L’incertitude devient ainsi une porte ouverte à l’humilité, à l’émerveillement et à la réceptivité face au monde.
自然 zì rán
Plutôt que de chercher à éliminer l’incertitude, le taoïsme propose de l’accueillir comme une partie de la vie. Cela implique de cultiver la patience, la flexibilité et la confiance dans le processus naturel (自然 zì rán) des choses. L’incertitude n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité à habiter avec sérénité.
Douter, c’est examiner, c’est démonter et remonter les idées comme des rouages, sans prévention et sans précipitation, contre la puissance de croire qui est formidable en chacun de nous.
Alain in Propos, 1912
研究 yán jiū
L’incertitude est également au cœur de l’enseignement des arts internes, ceux-ci ne se prêtent pas aux réponses toutes faites mais en demandent une compréhension (懂 dǒng) intuitive.
Les exercices à deux et notamment la poussée des mains (推手 tuī shǒu) nous entrainent à réagir sans plan préétabli, en restant connectés à notre partenaire et à notre centre. Cela reproduit la réalité des échanges où rien n’est jamais figé, et où l’incertitude est la norme.
Fermer les yeux pendant certains exercices permet de développer notre sensibilité tactile et proprioceptive. Sans la vue, nous apprenons à faire confiance à notre ressenti, même dans l’inconnu ; cela renforce la confiance en soi et en le processus, plutôt qu’en une technique rigide.
Lors de l’apprentissage d’une forme, explorons les transitions entre les mouvements, plutôt que de chercher à les exécuter parfaitement. Cela déplace l’attention vers l’expérience présente, où l’incertitude devient un terrain d’apprentissage, pas un échec.
Comparer la pratique du taiji quan à l’eau qui s’adapte à la forme du récipient, ou à un roseau qui plie sous le vent sans rompre, nous aident à visualiser l’incertitude comme une force, pas comme une menace.
L’authentique gong fu est discret, « nature », un naturel où l’ordinaire, pourtant transmuté, n’est jamais loin. Lorsqu’on a fini de se prouver et de prouver au reste du monde notre valeur, notre extraordinaire valeur, peut alors commencer un long travail de dépouillement, vers wu xin, le « non-mental », wu zhu, le « sans-support » et wu xiang, alakşaņa, l’« absence de particularité ». L’authentique art martial cherche ainsi à nous rendre comme l’eau lui aussi. Il cherche à emmener le corps dans cette disponibilité, dans cette énergie et cette force-souplesse de l’eau.
Yen Chan in La voie du bambou
易經 yì jīng
Centre de métamorphose : c’est ce que Lawrence appelle un symbole, un composé intensif qui vibre et qui s’étend, qui ne veut rien dire, mais nous fait tournoyer jusqu’à capter dans toutes les directions le maximum de forces possibles, dont chacune reçoit de nouveaux sens en entrant en rapport avec les autres.
Gilles Deleuze
Et c’est exactement ce qui se passe à la lecture des textes du Classique des changements. En abandonnant l’idée de recevoir une réponse toute faite, nous entrons dans un processus dynamique, un mode de penser différent, plus élargi, une sorte d’éveil d’état de conscience.
Les textes du Classique des changements ne sont pas faciles à comprendre. Ils illustrent souvent certains faits historiques de la Haute Antiquité chinoise, survenus dans la période précédant la dynastie des Zhou. Cependant, les métaphores, les images et les mots qui fourmillent dans les textes dépassent largement le cadre historique. Les personnages, animaux, directions, couleurs, matières, mouvements, envols, chutes, précipices, appels, objets rituels …, entrent en correspondance avec notre réel et prennent place dans notre présent en tant que symboles. I
Il s’agit de comprendre que c’est cette sorte de flou qui fait la force du texte. Ceci pour deux raisons majeures : d’une part, en laissant cohabiter des éléments différents et même parfois contradictoires, il devient porteur de connections inédites qui vont faire sens pour nous, et d’autre part, ce flou permet de coller à toutes les époques, à toutes les situations.
Les taoïstes nous invitent à suivre la loi naturelle, à observer la manière dont les êtres vivants gèrent l’incertitude. Il s’agit d’un défi fondamental et la biologie propose des solutions remarquablement variées et ingénieuses à travers l’évolution. La langue chinoise est contextuelle, elle demande d’être attentif au contexte et de s’adapter à celui-ci. Nos pratiques nous invitent individuellement à être moins rigide, plus résilient, mais quand est-il de nous collectivement, en société ?
La démocratie, elle, est antifragile, pour plusieurs raisons. D’une part, elle est non prédictive par définition. Elle est agnostique quant au futur. Elle ne définit pas de finalité. Elle ne se préoccupe que des moyens, pas des fins. D’autre part, elle n’essaie pas de résoudre les désaccords en organisant la société autour d’une croyance commune. Au contraire, elle crée un système qui permet de vivre ensemble malgré les désaccords. L’intérêt est que ce faisant, elle laisse vivre différentes options à tout moment. Elle ne se fige pas dans une option, une façon unique de voir le monde et d’envisager des solutions aux problèmes rencontrés. De façon contre-intuitive sans doute, c’est la diversité des opinions et des options qui fait sa force. L’intérêt est qu’en cas d’erreur, quand l’option dominante échoue, d’autres sont disponibles. Au fond, la démocratie est une méthode de résolution collective de problèmes complexes par l’expérimentation libre d’options possibles.
La démocratie est-elle soluble dans l’incertitude?
- Edgar Morin : « Nous devons vivre avec l’incertitude » – CNRS Le journal | Donner du sens à la science
- Liberté, Égalité, Incertitude – Une recension de Frédéric Manzini in Philosophie magazine
- La démocratie est-elle soluble dans l’incertitude ? – Philippe Silberzahn, Survivre et prospérer dans un monde incertain
- Peinture : Fabienne Verdier, l’art de danser avec la matière – Caroline Nourry in The Conversation
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