L’enseignement de Platon consiste donc dans des dialogues. Mais pourquoi cette forme de communication plutรดt que des traitรฉs, oรน il aurait condensรฉ ses cours ? โ Cela tient ร la conception que Platon se faisait de la pensรฉe et de sa transmission. Et d’abord, il s’est toujours dรฉfiรฉ de l’รฉcrit. qui fige la pensรฉe et la fait tomber en cet รฉtat entre toutes les mains. L’รฉcrit. c’est bien, selon l’expression de Maurice Nรฉdoncelle, la fuite de l’oeuvre devant son Crรฉateur, qui ne peut plus rien faire pour la retenir, la reprendre, la nuancer. C’est pourquoi, รฉcrit Platon, tout homme sรฉrieux se gardera bien de traiter par รฉcrit des questions sรฉrieuses et de livrer ainsi ses pensรฉes ร l’envie et ร la bรชtise de la foule. Aussi, quand un รฉcrit vous vient entre les mains, c’est signe que l’auteur n’a pas pris cela trรจs au sรฉrieux s’il est lui-mรชme sรฉrieux, et que sa pensรฉe reste enfermรฉe dans la partie la plus prรฉcieuse de l’รฉcrivain. L’รฉcrit, prรฉcise Socrate dans le Phรจdre, donne la pensรฉe sans le contexte qui l’a fait naรฎtre et qui, exposรฉ par la parole vivante de l’auteur, l’expliquerait en long et en large. Dans le Politique, oรน Platon distingue dans un problรจme la solution et le cheminement, il est bien prรฉcisรฉ que c’est le second qui importe, car il rend l’interlocuteur apte ร trouver la premiรจre. Cela รฉtant, on comprend que ce soit la forme dialoguรฉe qui convienne le mieux. Qu’est-ce que la pensรฉe ? C’est, dit le Sophiste. le dialogue intรฉrieur et silencieux de l’รขme avec elle-mรชme. Et dans le Thรฉรฉtรจte, mรชme insistance : penser. c’est, pour l’รขme, dialoguer, s’adresser ร elle-mรชme les questions et les rรฉponses, passant de l’affirmation ร la nรฉgation. Dรจs lors, comment rendre cette opรฉration mieux que par une conversation entre gens qui cherchent ensemble, qui s’efforcent de trier le vrai et le faux, par un dialogue oรน seuls les meilleurs saisissent finalement de quoi il est question ? Seul le dialogue restitue, dans ses mรฉandres โ et il y en a ! โ la vivacitรฉ, le dynamisme de la pensรฉe en recherche. Ce qui en reste noir sur blanc peut รฉvidemment servir de pense-bรชte, mais surtout joue le rรดle d’indice, de direction dans laquelle il faut aller soi-mรชme au pรฉril de son confort. On ne doit pas penser par procuration. Enfin, les dialogues sont, pour Platon devenu vieux, un mรฉmorial.
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Il nous faut enfin dire un mot d’un possible ยซ Platon non-รฉcrit ยป, d’un Platon รฉsotรฉrique dont on retrouverait les linรฉaments ร partir d’autres textes, plus ou moins largement postรฉrieurs. C’est encore un passage de la Lettre VII qui a lancรฉ la recherche dans cette direction. Platon estime en effet que les hautes questions auxquelles il s’applique ne sont guรจre justiciables de l’รฉcrit : Lร -dessus, dit-il, il n’y a pas d’รฉcrit qui soit de moi, et il n’y en aura jamais non plus effectivement, ce n’est pas un savoir qui pourrait, comme les autres, se mettre en propositions, mais c’est le rรฉsultat d’une familiaritรฉ rรฉpรฉtรฉe avec ce qui constitue la matiรจre mรชme de ce savoir, le rรฉsultat d’une existence qu’on partage avec elle ; soudainement, comme s’allume une lumiรจre lorsque jaillit la flamme, ce savoir-lร se produit dans l’รขme et dรฉsormais s’y nourrit tout seul, de lui-mรชme. Et d’ajouter que si cela avait dรป รชtre formulรฉ, il n’aurait pu rรฉaliser ลuvre plus belle au cours de sa vie. Alors, que gardait-il par-devers soi de si secret, de si profond, que cela ne dรปt se transmettre que de bouche ร oreille ?