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Faire l’homme

Le lion et le rat, dessin de Gustave Doré, gravure sur bois de Louis Dumont.

Je ne sais s’il existe, dans d’autres langues ou littĂ©ratures, un exemple analogue de type, autrement dit un seul homme et une seule Ĺ“uvre qui rĂ©sument une culture. Chaque Français se reconnaĂ®t dans les Fables de La Fontaine: dans le son, le sens et la syntaxe, puisqu’il suffit de dire, haut, La Cigale et la Fourmi pour entrer dans la musique, l’optimal arrangement de la langue et des choses qu’elle montre; dans le style, Ă©conomique et trans parent; dans l’esprit lĂ©ger, archaĂŻsant, comique, dans la cri tique impatiente et exacerbĂ©e, des institutions sociales, dans le mĂ©lange raffinĂ© oĂą voisinent les sabots du peuple et la distinction des ducs, l’ironie et la mĂ©lancolie, la politique implacable et le goĂ»t de l’amour. IdĂ©al-type d’expression d’un collectif, tel qu’il fut rĂ©alisĂ© par Cervantès, pour l’Espagne, Montaigne, au plus près voisinage de la langue d’oc, ou Couperin en musique…, le comble de la science et de l’Ă©rudition, projetĂ© dans la rustique simplicitĂ© de la culture villageoise…, le contraire mĂŞme de l’idĂ©al universitaire: rendre invisible sa science et raconter, pour la montrer en la cachant, des histoires de bonne femme.

Or et de plus, La Fontaine n’emprunte que rarement les rĂ©cits de ses Fables Ă  une tradition de langue française, comme il le fait parfois avec Rabelais; il les adapte, au contraire, du grec, du latin, de langues orientales ou modernes, comme l’espagnol ou l’italien. Ce comble de l’esprit français dĂ©coule de sources Ă©trangères. Or cela se vĂ©rifie de presque tout l’âge classique, oĂą Molière italianise, oĂą Corneille, espagnol dans Le Cid, latinise dans Cinna ou Horace, oĂą, comme FĂ©nelon, Racine hellĂ©nise, dans IphigĂ©nie et Andromaque avant que Bajazet passe aux Turcs… Le meilleur de notre meilleur siècle vient d’ailleurs ou d’amont.

Et, en gĂ©nĂ©ral, une culture se construit au carrefour d’autres cultures et ne dĂ©couvre son essence qu’en s’ouvrant Ă  tous les vents. Divine surprise : ce que vous appelez identitĂ© ne se dĂ©finit qu’en cumulant des altĂ©ritĂ©s. Ne dĂ©rogeant point Ă  la règle, les Fables accèdent Ă  l’universel par une mosaĂŻque de singularitĂ©s, ou parviennent Ă  l’ultime pointe de l’individuel, au type, par de multiples mĂ©langes. Elles ne parlent parfaitement le français que par le multilinguisme.

Qu’est-ce que l’identitĂ© ? L’intersection d’appartenances.
La mĂŞme règle se prolonge des cultures Ă  l’hominitĂ© : comment devenir un homme, bien spĂ©cial en son espèce, et fort individuĂ©, sinon en lisant ces Fables, sinon, donc, en associant des animaux, sinon en Ă©coutant leurs questions et rĂ©ponses, sinon en mimant leurs gestes, sinon en composant son visage de museaux et de becs, son corps de crinières et de queues ?
Le genre humain, l’individu mĂŞme intègrent les espèces.

Michel Serres in La Fontaine

Ă€ plusieurs reprises, note Michel Serres, La Fontaine Â« fait descendre aux gros l’échelle des deux infinis, mises en place par Pascal Â» : une Â« grosse force, Ă©norme et sotte Â» dort tandis qu’une petite, Â« vive, frĂ©tille et s’agite Â». Le Lion et le Moucheron, inspirĂ©e du fabuliste grec Ă‰sope, propose une autre version de la rencontre entre le gros et le petit, mais cette fois, dans la guerre : le Lion chasse le Moucheron comme un Â« excrĂ©ment de la terre Â», celui-ci l’attaque en retour, le rend fou, triomphe en Â« invisible ennemi Â»â€¦ avant Ă  son tour d’être pris dans une toile d’araignĂ©e. Dans ces retournements de la puissance et de la faiblesse, Â« les plus Ă  craindre sont les plus petits Â», conclut La Fontaine.  De nombreuses autres fables montrent la force des faibles ou l’avantage du handicap (Le Lièvre et la Tortue, Le ChĂŞne et le Roseau â€“ Â« je plie mais ne romps pas Â»â€¦).

Cela n’est pas sans entrer en rĂ©sonance avec ce que nous dit le taoĂŻsme.

Le faible peut surpasser le fort ; le souple peut surpasser le dur. 

Livre de la Voie et de la Vertu

Si les Fables de La Fontaine nous parlent si puissamment, c’est qu’elles réactivent des postures existentielles inscrites en nous depuis les origines.

Jouer l’animal

La Chine des temps anciens Ă©tait chamanique. PeuplĂ©e d’esprits, la terre Ă©tait pĂ©trie de  contes et de lĂ©gendes. Les hommes entretenaient un lien intime avec la nature. Ils entraient en transe et parlaient aux plantes, voyageaient avec les animaux qu’ils observaient de longues heures pour en absorber la gestuelle et le rythme. Parmi eux, il y a plus de quinze cents ans vivait un mĂ©decin qui s’appelait Hua Tuo (145-208 ). On lui attribue la dĂ©couverte de la narcose et l’art des ouvertures abdominales. Hua Tuo est Ă©galement connu pour avoir inventer l’un des grands classiques du qi gong, le Jeu des cinq animaux.

Hua Tuo trouvait déjà que ses contemporains tombaient souvent malades par manque d’activité physique, il eut alors l’idée de s’inspirer du savoir ancestral chamanique et constitua un ensemble gestuel qui imitait les attitudes familières de certains animaux. Mais imiter ne signifiait pas reproduire. Il fallait pouvoir entrer en résonance avec la qualité vibratoire de l’animal. Tel un chasseur pacifique, l’objectif était de capturer la quintessence de leurs énergies pour l’alchimiser en soi et bénéficier ainsi de leur force vitale. Pour faciliter la digestion et la transformation des aliments, Hua Tuo examina la vie des ours ; pour fortifier et dynamiser la circulation de l’énergie et du sang, il observa les mouvements du singe ; pour libérer les émotions stagnantes, il étudia le comportement des tigres ; pour renforcer la puissance sexuelle, il apprécia l’attitude des cerfs ; et pour améliorer la capacité respiratoire, il admira le vol des grues. La tradition gestuelle taoïste aime utiliser le mot jouer, car on joue l’animal, on joue le mouvement. C’est dans le jeu que la justesse d’un geste s’acquiert.

Les animaux sont très prĂ©sents dans le vocabulaire du taijiquan. Nous les trouvons dans de nombreux noms de mouvements comme dans la lĂ©gende fondatrice : le taijiquan serait nĂ© de l’observation du combat entre une pie et un serpent. Le règne animal est donc prĂ©sent dans le vocabulaire du taijiquan sous forme de symboles, se rĂ©fĂ©rant a diffĂ©rents aspects de la culture chinoise : les lĂ©gendes de la Chine ancienne, le Classique des changements, l’astrologie chinoise, etc. Si le langage symbolique qu’ils utilisent peut paraitre aujourd’hui dĂ©suet, il reste le langage de nos rĂŞves, et joue le rĂ´le de mĂ©diateur entre notre inconscient et notre conscience. La richesse culturelle du taijiquan permet une grande diversitĂ© d’intentions : martiale, Ă©nergĂ©tique, symbolique, etc. Les reprĂ©sentations animales nourrissent ces intentions, permettent de donner vie au mouvement et de dĂ©passer la simple performance technique. Lorsque notre attention est retenue par un point technique, ou que nous sommes distraits, ces reprĂ©sentations nous rappellent Ă  la globalitĂ© du mouvement. Elles introduisent la notion de pensĂ©e crĂ©atrice ou Ă©nergie spirituelle (ć„Ź yì), qui relie notre corps Ă  notre esprit.


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