La pensée complexe

La pensée complexe que je défends part du latin « complexus », qui veut dire «ce qui est tissé ensemble», afin d’opérer une tension permanente entre l’aspiration à un savoir non parcellaire, non cloisonné, non réducteur, et la reconnaissance de l’inachèvement et de l’incomplétude de toute connaissance.

Complexe ne signifie nullement compliqué, encore moins obscur ou abscons, mais désigne cette forme de pensée qui relie un tout à ses parties, articule au lieu de segmenter.

La complexité est une question, non une réponse.

La complexité est un défi à la pensée et non une recette de pensée.

La complexité n’est pas l’exhaustivité, mais la reconnaissance des incertitudes et des contradictions qui limitent la connaissance.

La pensée complexe se propose de négocier avec les incertitudes et les contradictions.

La pensée complexe vise, non pas à annuler les idées claires et distinctes, les déterminismes, les distinctions, les séparations, mais à les intégrer.

Edgar Morin – La passion et la méthode- Entretien, Revue de philosophie, juin 2007

Edgar Morin – La passion et la méthode- Entretien, Revue de philosophie, juin 2007

Ce texte d’Edgar Morin nous invite à relier cette philosophie de la complexité à la pratique corporelle et énergétique profondément ancrée dans la tradition chinoise qu’est le taiji quan. Voici quelques pistes pour commenter et interpréter ce texte à travers le prisme du taiji quan.

Ce qui est tissé ensemble : l’unité dans la dualité

Le taiji quan incarne parfaitement l’idée du complexus : il s’agit d’un art où tout est relié, où le mouvement naît de l’interaction entre le yin et le yang, le vide et le plein, la souplesse et la force. Comme le dit Morin, la pensée complexe relie un tout à ses parties. En taiji quan, chaque geste est à la fois une partie d’un enchaînement et un tout en soi, relié au souffle (氣 qì), à l’intention (意yì), et à l’environnement. La pratique vise à ne pas cloisonner le corps : membres, souffle, esprit ; mais à les unifier.

La complexité comme question, non comme réponse

Morin souligne que la complexité est un défis à la pensée, non une recette. En taiji quan, cette idée résonne avec l’absence de technique parfaite ou de forme figée. Chaque pratiquant doit constamment négocier avec l’incertitude : l’équilibre dans le déséquilibre, la réponse adaptée à une poussée imprévisible, ou l’adaptation du mouvement à son propre corps et à son partenaire, comme dans la poussée des mains (推手 tuī shǒu). La pratique est une question permanente : comment relier souffle et mouvement ? Comment concilier lenteur et puissance ?

Intégrer plutôt qu’annuler les contradictions

Le taiji quan est un art des contradictions apparentes :

  • Mouvement lent (慢 màn) et énergie explosive ( 發勁 fā jìn).
  • Relâchement (鬆 sōng) et structure interne (掤 péng).
  • Calme extérieur et vigilance intérieure.

Morin écrit que la pensée complexe ne nie pas les idées claires et distinctes telles que l’on peut les retrouver dans les principes du taiji quan, mais elles sont intègrées dans un système dynamique. En taiji quan, on ne choisit pas entre yin et yang : on les fait dialoguer, comme dans le symbole du taijitu.

L’inachèvement et l’humilité de la pratique

La grenouille au fond d’un puits ne sait rien de la haute mer.

Morin parle de l’incomplétude de toute connaissance. En taiji quan, cette humilité est centrale : on ne maîtrise jamais vraiment l’art. Même après des décennies, le pratiquant découvre de nouvelles couches de sens, de nouvelles façons de relier le corps et l’esprit. La pratique est un processus, non un aboutissement — comme la pensée complexe, qui reste ouverte et en mouvement.

La pratique comme dialogue avec l’incertitude

La poussée des mains (推手 tuī shǒu) est un laboratoire de complexité : on y apprend à réagir sans plan préétabli, à sentir l’intention de l’autre et à y répondre avec justesse, sans rigidité. C’est une métaphore vivante de la pensée complexe, qui négocie avec les incertitudes. Le taiji quan enseigne à accepter l’imperfection du geste, à travailler avec ce qui émerge, plutôt qu’à imposer une solution toute faite.

Le tissé ensembleL’unification du corps, du souffle et de l’esprit.
Des questions, et non des réponsesLa pratique comme exploration permanente.
L’intégration des contradictionsUn dialogue entre yin et yang, lent et rapide, souple et ferme.
L’inachèvementL’humilité face à la profondeur de l’art.
L’adaptation à l’incertitudeLa pratique des tuishou ou de l’enchaînement.

On retrouve cette complexité dans :

  • L’enseignement du taiji quan : comment transmettre une pratique qui ne se réduit pas à des recettes, qui soit vivante, en mouvement ?
  • La relation maître-élève : comme la pensée complexe, le taiji se transmet par l’expérience, le dialogue, et l’adaptation mutuelle.
  • La dimension philosophique : le taiji quan comme art de la relation à soi, à l’autre, à une autre culture, où la complexité devient une force.

À l’image du taiji quan, un aspect fascinant de la peinture à l’encre chinoise réside dans la façon dont sa complexité est masquée par la simplicité de son apparence. À la surface, des touches d’encre semblent couler naturellement sur le papier, créant paysages, objets et personnages. Pourtant, il faut des années aux artistes pour maîtriser chaque coup de pinceau, car la moindre variation de pression peut modifier considérablement l’apparence du tableau.


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4 réflexions au sujet de “La pensée complexe”

  1. Cher Dominique, merci beaucoup pour ces échanges riches et fructueux qui génèrent réflexions, humilité, questionnements et doutes ; les cavaliers de la progression initiatique…
    Je pratique seul, 1h00 par jour depuis une quinzaine d’années, mais vos articles tendent à me montrer les limites de la solitude.
    Merci encore pour tout.
    Pierre

    Répondre

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