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Lectures

Louange de l’ombre

Détail d'un coffret-écritoire, en laque du Japon urushi, début du XVIIIe siècle.

Tanizaki Jun’ichir√ī

Devant des coffres, dessertes √† livres ou commodes en laque lisse et brillante, d√©cor√©s d’incrustations voyantes, vous jugerez ceux-ci d’une ostentation aga√ßante, voire vulgaires; mais enduisez-les du noir complet de l’espace qui les enveloppe, remplacez le soleil ou la lampe √©lectrique par la lumi√®re d’une unique lampe √† huile ou d’une bougie, et ces choses arrogantes se trouveront √† faire le grand plongeon, soudain chics et pos√©es. C’est que les artisans d’autrefois avaient pr√©cis√©ment en t√™te cette pi√®ce sombre et recherchaient un effet sous lumi√®re pauvre lorsqu’ils enduisaient de laque et dessinaient des motifs d’or sur ces ustensiles. Il faut de m√™me admettre que la surench√®re de dor√© √©tait la cons√©quence de leur r√©flexion sur la fa√ßon dont l’or surgirait des t√©n√®bres et r√©fl√©chirait la flamme de la lampe √† huile. Car en effet, cette peinture √† la poussi√®re d’or n’est pas faite pour √™tre scrut√©e brutalement d’un seul coup d’ail dans un lieu √©clair√©, mais d√©couverte peu √† peu dans un lieu sombre, au hasard d’une nouvelle partie qui luit discr√®tement. C’est dans la mesure o√Ļ la plupart de ses motifs extravagants demeureront cach√©s dans le noir qu’ils provoquent une √©motion indescriptible. Jusqu’√† la texture trop brillante de sa peau: il suffit qu’elle soit pos√©e en un lieu sobre pour que, refl√©tant l’√©pi de la flamme qui vacille, elle nous informe de la visite occasionnelle d’un filet d’air dans la pi√®ce si tranquille, et nous invite √† la m√©ditation. Sans un objet de laque dans ces pi√®ces sombres et m√©lancoliques, combien perdrait de son charme le monde fantasmatique qui se forme √† la lumi√®re myst√©rieuse des bougies et lampes √† huile, au pouls nocturne de leurs flammes vacillantes! La laque se saisit de-ci de-l√† des ombres de la lampe, comme des ruisseaux s’√©coulant sur les tatamis avant d’abonder dans un √©tang, et les fait jouer timidement, dans l’intermittence et l’√©ph√©m√®re, jusqu’√† tisser des motifs √† la poudre d’or sur la nuit elle-m√™me.

Tanizaki Jun’ichir√ī in Louange de l’ombre

Nous, les Orientaux, l√† o√Ļ il n’y a rien nous faisons surgir l’ombre et cela cr√©e de la beaut√©.

Tanizaki Jun’ichir√ī in Louange de l’ombre


Voici enfin propos√©e une nouvelle traduction du livre fondateur de l’esth√©tique japonaise du clair-obscur et du presque rien, du subtil et de l’ambigu, oppos√©e au tout blanc ou noir √©cras√© de lumi√®re rationaliste de l’Occident.
La profonde couleur de la laque, obtenue par accumulation de couches de t√©n√®bres. Le chatoiement de l’or et des rutilants costumes du n√ī et du kabuki, surgissant de la p√©nombre et d√©robant la clart√© aux lampes √† huile. La lumi√®re tout int√©rieure des p√Ętisseries traditionnelles qui semblent r√™ver dans leur assiette. L’architecture de l’apaisement les mati√®res √©teintes, le bois, la paille, contre l’hygi√©nique c√©ramique.
R√©dig√© en 1933 dans une langue scintillante d’√©l√©gance et d’ironie, ce classique nous parle non pas d’un monde disparu mais de celui que nous voudrions faire advenir : moins de clinquant, plus de beaut√© modeste et de frugalit√©.

Cabinet en laque période Edo-Meiji
Cabinet en laque p√©riode Edo-Meiji, √† d√©cor en iroe takamakie rehauss√© de kirikane d’un complexe palatial dans une f√īret de pins, surmont√© d’une anse trilob√©e, s’ouvrant pour d√©couvrir trois tiroirs superpos√©s, ferrures √† d√©cor de rinceaux feuillag√©s.

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Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie
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