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Mer d’encre

Mer d’encre

Richard Emanuel Weihe

A l’occasion de l’un de ses premiers anniversaires, le pĂšre lui peignit un immense lotus. Chu n’avait encore jamais vu une telle plante et ne connaissait mĂȘme pas son nom. Son pĂšre coucha une grande feuille de papier de riz Ă  mĂȘme le sol et prit le pinceau aux poils denses. Il le trempa dans l’encre et essuya la touffe de poils sur une pierre en forme de pĂȘche. Puis d’un seul trait de pinceau, long et gĂ©nĂ©reux, il traça un lĂ©ger arc du bas jusqu’en haut de la feuille. Sous ses mains, la partie supĂ©rieure du trait se transforma en une fleur. Tout en bas la tige, le pĂšre peignit, sur toute la largeur de la feuille, une surface d’un gris luisant, qui se condensa par endroits en tĂąches sombres. Une fois que l’encre fut sĂ©chĂ©e, il accrochait le papier peint au mur. C’est alors que Chu remarqua que la fine tige du lotus sortait d’une eau sale et boueuse pour ouvrir sa fleur dans l’air pur du printemps. Ne voyait-il pas une fleur? Mais pourquoi lui paraissait-elle blanche? Son pĂšre n’avait-il pas trempĂ© son pinceau dans l’encre la plus noire? Quelques feuilles flottaient sur l’eau, et il sembla mĂȘme Ă  Chu qu’il ressentait la douce brise qui passait sur l’eau, dĂ©formait lĂ©gĂšrement la tige et lui soufflait aux narines l’odeur de la fleur. Son pĂšre restait assis. Il regardait la feuille, les sourcils froncĂ©s sans dire un mot. Peut-ĂȘtre qu’Ă  ce moment prĂ©cis, il aurait aimĂ© parlerde cette plante accrochĂ©e au mur Ă  son fils, qui la regardait, les yeux Ă©carquillĂ©s et les lĂšvres serrĂ©es. Mais son pĂšre resta muet. Chu ne l’avait encore jamais entendu parler. Il avait cependant l’impression de bien connaĂźtre sa voix. Ils Ă©taient assis, cĂŽte Ă  cĂŽte, et ils regardaient le tableau. Tout Ă  coup, Chu crut entendre la gorge de son pĂšre Ă©mettre un gargouillis, et il lui saisit le bras. Mais son pĂšre n’avait rien dit, il tournait simplement la tĂȘte, le regardait avec ses vieux yeux pleins d’eau, et, Ă  chaque extrĂ©mitĂ©, la ligne entre ses lĂšvres se tordait lĂ©gĂšrement vers le haut. – Tu viens de gargouiller, pĂšre, dit Chu. Comme un poisson sous l’eau. Son regard fixa Ă  nouveau la leur de lotus. Le poisson resta muet. – Je suppose que tu m’as dĂ©jĂ  tout dit.

  • Mer d’encre
  • Auteur: Richard Emanuel Weihe
  • Traduction: Johannes Honigmann
  • Editeur : Editions Philippe Picquier

On rapporte que lorsque Chu Ta, devenu le maĂźtre Bada Shanren, mourut: Le pinceau lui Ă©chappa des mains et tomba sur sa chemise blanche. Il glissa lentement sur sa poitrine en laissant une trace noire. Cette histoire est une histoire vraie. Chu Ta, nĂ© en 1626, fut le dernier prince de la dynastie des Ming en Chine. AprĂšs l’invasion manchoue, qui dĂ©cima sa famille, il se rĂ©fugia dans un temple et devient moine, peintre et calligraphe. Il vĂ©cut pauvre, longtemps inconnu, fuyant la notoriĂ©tĂ©, Ă  la recherche d’une spiritualitĂ© oĂč il trouvait les racines de son art. C’est ainsi qu’il devint pour la postĂ©ritĂ© le maĂźtre du ” grand noir “. Richard Weihe raconte la vie longue et mouvementĂ©e de Chu Ta en un roman court et dense qui vise Ă  l’essentiel. Et son style vif et ramassĂ© semble reproduire la briĂšvetĂ© et la nĂ©cessitĂ© du geste de son personnage, exemple vivant de la philosophie et de l’art du zen.

Richard Emanuel Weihe

Portrait de Richard Emanuel Weihe
Richard Emanuel Weihe

FormĂ© Ă  l’École de thĂ©Ăątre de Zurich, Weihe a Ă©tudiĂ© l’allemand, l’anglais et la philosophie aux universitĂ©s de Zurich, Bonn, Oxford et Cambridge. Titulaire d’un doctorat de l’UniversitĂ© de Zurich et d’une traitĂ© habilitation au thĂ©Ăątre de l’UniversitĂ© de Witten / Herdecke.
Professeur auxiliaire Ă  SUPSI depuis 2012. Chercheur senior Ă  l’Internationales Forschungszentrum Kulturwissenschaften (IFK) Ă  Vienne et enseignant Ă  l’UniversitĂ© de Witten / Herdecke et Ă  la Bauhaus-UniversitĂ€t de Weimar. Il a effectuĂ© de nombreuses recherches et publications sur la thĂ©orie et la gĂ©nĂ©alogie du clown, du masque et de la thĂ©orie du thĂ©Ăątre.

Auteur et traducteur de textes littéraires.

Encre sur papier, Bada Shanren
Encre sur papier, Bada Shanren
Dominique Clergue
Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie

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