Kire

Vous devez รชtre prรชt ร  lรขcher prise lorsque vous รชtes suspendu ร  un prรฉcipice abrupt, ร  mourir et ร  revenir ร  la vie.

Hakuin Ekaku

Une notion qui caractรฉrise le discours esthรฉtique japonais est celle de la coupure (kire) ou de la coupure-continuitรฉ (kire-tsuzuki). La coupure est un trope de base dans l’รฉcole Rinzai du bouddhisme zen, particuliรจrement mis en valeur dans les enseignements du maรฎtre zen Hakuin (็™ฝ้š  ๆ…ง้ถด Hakuin Ekaku, 1686-1769). Pour Hakuin, l’objectif de voir dans sa propre nature ne peut รชtre rรฉalisรฉ que si l’on a coupรฉ la racine de la vie.

Hakuin Ekaku fut l’une des figures les plus influentes du bouddhisme zen japonais. Il transforma l’รฉcole de Rinzai, alors une tradition sur le dรฉclin sans pratique rigoureuse, en une tradition centrรฉe sur une mรฉditation acharnรฉe et la pratique des kลan.

Hakuin a laissรฉ un ensemble volumineux d’ouvrages, divisรฉ en deux parties : les ล“uvres sur le Dharma, rรฉdigรฉes en japonais (Kana hรดgo) et les ล“uvres รฉcrites en kanbun.

Une partie importante de la pratique du zen de Hakuin รฉtait sa peinture et sa calligraphie. Il ne s’est sรฉrieusement mis ร  la peinture que tard dans sa vie, ร  presque soixante ans, mais il est reconnu comme l’un des plus grands peintres zen japonais. Ses peintures รฉtaient destinรฉes ร  capturer les valeurs du zen, servant en quelque sorte de ยซ sermons visuels ยป extrรชmement populaires parmi les laรฏcs de l’รฉpoque, dont beaucoup รฉtaient illettrรฉs. Aujourd’hui, ses peintures de Bodhidharma sont recherchรฉes et exposรฉes dans certains des plus grands musรฉes du monde. Il est l’auteur de nombreux autoportraits, et il a notamment influencรฉ Soga Shลhaku.

่ฏ้“ kadล 

La coupe apparaรฎt comme une caractรฉristique fondamentale de l’art typiquement japonais de l’arrangement floral appelรฉ ikebana. Le terme signifie littรฉralement faire vivre les fleurs – un nom รฉtrange, du moins ร  la premiรจre impression, pour un art qui commence par leur mise ร  mort. Il y a un essai exquis de Nishitani Keiji sur cet art merveilleux, dans lequel la vie organique est coupรฉe prรฉcisรฉment pour laisser transparaรฎtre la vraie nature de la fleur. Il y a quelque chose de curieusement trompeur, du point de vue de l’impermanence de toutes choses, ร  propos des plantes, qui, manquant de locomotion et qui en s’enracinant dans la terre, prennent une apparence d’รชtre surtout chez elles oรน qu’elles soient. En coupant les fleurs de leurs racines, suggรจre Nishitani, et en les plaรงant dans une alcรดve (elle-mรชme coupรฉe de la lumiรจre directe, comme le remarque Tanizaki), on les laisse se montrer telles qu’elles sont vraiment : aussi absolument sans racines que tout autre รชtre dans ce monde qui est celui de l’impermanence radicale.

่ƒฝๆฅฝ nล

La notion de coupure-continuation est illustrรฉe par la dรฉmarche hautement stylisรฉe des acteurs du drame nล. L’acteur fait glisser le pied sur le sol avec les orteils relevรฉs, puis coupe le mouvement en abaissant rapidement les orteils au sol – et en commenรงant ร  ce moment prรฉcis le mouvement de glissement le long du sol avec l’autre pied. Cette stylisation de la marche humaine naturelle attire l’attention sur la nature รฉpisodique de la vie, qui se reflรจte รฉgalement dans la pause entre chaque expiration et la prochaine inhalation. En s’occupant de la respiration dans la mรฉditation zen, on prend conscience que la pause entre l’expiration et l’inspiration est diffรฉrente de celle qu’il y a entre l’inspiration et l’expiration. Cela reflรจte la possibilitรฉ que la vie soit coupรฉe ร  tout moment: la seule expiration qui nโ€™est pas suivie dโ€™une inspiration est connue sous le nom de respirer pour la derniรจre fois.

ไฟณๅฅ haรฏku

Couper apparaรฎt รฉgalement avec la syllabe coupรฉe (kireji) dans l’art du haรฏku ; qui coupe une image – en mรชme temps qu’elle la relie ร  – la suivante. Il y a une fameuse syllabe coupรฉe, ya, ร  la fin de la premiรจre ligne du haรฏku le plus connu de Bashล, le poรจte le plus cรฉlรจbre du haรฏku :

Furuike ya
Kawazu tobikomu
Mizu no oto.

Matsuo Bashล

Ah, un ancien รฉtang –
Soudain, une grenouille entre!
Le bruit de l’eau.

ๆžฏๅฑฑๆฐด karesansui

Le style de jardin le plus typiquement japonais, le jardin sec, doit son existence au fait que le paysage est coupรฉ du monde naturel au-delร  de ses frontiรจres. La quintessence de ce style est le jardin de rocaille de Ryลanji ร  Kyoto, oรน quinze rochers en forme de montagne sont placรฉs au sein de lits de mousse dans une mer rectangulaire de gravier blanc.

Le mot japonais pour paysage, sansui, signifie littรฉralement eaux des montagnes. A Ryลanji, le jardin de rocaille est coupรฉ de l’extรฉrieur par une splendide muraille pourtant suffisamment basse pour permettre une vue sur l’environnement naturel. Cette coupe, qui est en quelque sorte doublรฉe par le toit en angle qui longe le haut du mur et semble le couper, est plus รฉvidente dans le contraste entre le mouvement et l’immobilitรฉ. Au-dessus et au-delร  du mur, il y a la nature en mouvement : les branches ondulent et se balancent, les nuages flottent et les oiseaux survolent occasionnellement. Mais ร  moins que la pluie ou la neige ne tombe, ou qu’une feuille รฉgarรฉe ne soit soufflรฉe, le seul mouvement visible dans le jardin est ombrรฉ ou illusoire, car le soleil ou la lune projette les ombres lentes de branches d’arbres sur le gravier immobile.

Le jardin est รฉgalement coupรฉ du cรดtรฉ proche, par une bordure de galets, plus gros, plus foncรฉs et plus arrondis que les gravier, qui longent les bords Est et Nord. Il y a un contraste frappant entre le rectangul e sรฉvรจre des bordures du jardin et les formes naturelles irrรฉguliรจres des roches qui les composent. L’รฉtendue de gravier est รฉgalement traversรฉe par la poussรฉe des roches par le bas : les รฉnergies de la terre montent et culminent dans les irruptions de la pierre. Chaque groupe de roches est coupรฉ des autres par l’รฉtendue de gravier, et la sรฉparation est renforcรฉe par les motifs ondulรฉs dans le ratissage qui entoure chaque groupe et certaines roches individuelles. Et pourtant, l’effet global de ces dรฉblais est en fait d’intensifier les lignes invisibles de connexion entre les roches, dont les interrelations illustrent la vision bouddhiste fondamentale d’apparaรฎtre en relation.

็ธ่ตท engi

Le bouddhisme enseigne que toutes les vies sont reliรฉes les unes aux autres. Cโ€™est le principe bouddhique dโ€™origine interdรฉpendante, ou de production conditionnรฉe, selon lequel aucun phรฉnomรจne nโ€™existe isolรฉment des autres. Le terme japonais pour le dรฉsigner est engi, qui signifie littรฉralement apparaรฎtre en relation.

Le jardin de rocaille incarne รฉgalement la vision bouddhiste centrale de l’impermanence. Dans la mesure oรน elle est coupรฉe de la nature environnante a pour effet d’assรฉcher sa vie organique, qui ne se dรฉcompose alors plus de la maniรจre habituelle. ร‰tant taries (le kare de karesansui signifie ยซflรฉtriยป), les montagnes et les eaux du jardin de Ryลanji apparaissent d’abord moins temporaires que leurs homologues de l’extรฉrieur, ce qui manifeste les changements cycliques dont la vie organique est hรฉritiรจre. Mais de mรชme que les plantes semblent faussement permanentes grรขce ร  leur enracinement dans la terre, de mรชme les roches du jardin paysager sec donnent une impression trompeuse de permanence, surtout quand on les revisite sur une pรฉriode de plusieurs annรฉes. En tant que participants ร  ce que Thoreau appelait la grande vie centrale de la terre, les roches ont une vie qui se dรฉroule dans des sรฉquences temporelles bien diffรฉrentes de la nรดtre – et pourtant elles aussi sujettes ร  l’impermanence qui conditionne tout.



En savoir plus sur Tiandi

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour rรฉduire les indรฉsirables. En savoir plus sur la faรงon dont les donnรฉes de vos commentaires sont traitรฉes.

En savoir plus sur Tiandi

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accรจs ร  lโ€™ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Tiandi

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accรจs ร  lโ€™ensemble des archives.

Poursuivre la lecture