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La Voie des fleurs

La Voie des fleurs

Extrait

Après de nombreuses leçons

Les heures d’√©tude s’√©coulaient √† peu pr√®s silencieuses car, en Orient, on a toujours attach√© une valeur particuli√®re √† la tradition orale, ou plus exactement, √† la tradition du CŇďur √† cŇďur. D’une part, on pense que la transmission directe emp√™che l’esprit de la doctrine de se figer dans un syst√®me dogmatique; et, d’autre part, il importe que les r√®gles consacr√©es par les Ma√ģtres et les exp√©riences acquises par leurs efforts ne parviennent pas √† la connaissance des profanes. Enfin, vouloir exposer clairement le v√©ritable sens de la doctrine peut passer pour une entre-prise audacieuse. C’est pourquoi le mode primitif de transmission √©tait appel√© souvent le mode secret.

Le Savoir allait du p√®re √† l’un de ses fils, du Ma√ģtre √† son disciple pr√©f√©r√©, sous la condition pr√©alable d’une affinit√© spirituelle entre les deux, et √† condition que l’√©l√®ve e√Ľt prouv√© son aptitude √† comprendre intuitivement la le√ßon du Ma√ģtre.

Voil√† pourquoi il y a peu de documents √©crits sur l’art des compositions de fleurs, et pourquoi ceux qui existent se bornent √† des illustrations ou √† des instructions. La plupart traitent des r√®gles √† suivre dans le c√©r√©monial des arrangements. Quant √† leur sens secret, il est √† peine effleur√©. Dans les Instructions √† m√©diter donn√©es aux √©l√®ves, on leur recommande principalement 1 de retrouver et de revivre, dans l’enseignement de leur Ma√ģtre actuel, la v√©ritable doctrine des anciens Ma√ģtres. Mais on n’en dit pas davantage sur le fond de cette v√©ritable doctrine. L’intention profonde que rec√®le la tradition du CŇďur √† cŇďur est sans doute que l’√©l√®ve ne puisse se borner √† apprendre par cŇďur la substance d’une le√ßon ou des notions pratiques, mais qu’il soit oblig√© de d√©couvrir et de vivre par lui-m√™me l’esprit de son art.

C’est pourquoi un bon instructeur est difficilement satisfait du travail de son √©l√®ve, et sans m√™me lui en donner la raison, l’oblige √† recommencer bien des fois. En effet, la substance r√©elle de l’enseignement se d√©voile seulement √† celui qui est pr√©par√© √† l’assimiler et √† la saisir en toute occasion o√Ļ elle s’offre √† lui. Son ¬ęesprit v√©ritable¬Ľ ne saurait √™tre exprim√© en langage clair. Les mots sont tout au plus des rep√®res pour aller vers la profondeur. Il est dit : ¬ę Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas. ¬Ľ Aussi le Ma√ģtre se borne-t-il le plus souvent √† ex√©cuter devant son √©l√®ve une composition pouvant lui servir de mod√®le. Le devoir de l’√©l√®ve est de retrouver dans l’exemple propos√© l’√©l√©ment insaisissable qui est sa raison d’√™tre, et, en partant de cette forme visible, de p√©n√©trer jusqu’√† l’invisible en quoi elle est fond√©e.

En s’exer√ßant durant des ann√©es, l’√©l√®ve peut acqu√©rir la disposition mentale qui lui permettra de r√©aliser des Ňďuvres valables de ce point de vue. M√™me les r√©alisations les plus simples sont approuv√©es par le Ma√ģtre, si elles expriment le chose de cet √©l√©ment originel. Mais une construction correcte du seul point de vue technique le laisse indiff√©rent et froid. Elle n’est pas vivante.

Par cette mani√®re d’enseigner, le Ma√ģtre se propose de transmettre √† son √©l√®ve l’esprit vivant de la doctrine; il l’aide ainsi de la mani√®re la plus efficace, et sans intervenir directement, √† se d√©velopper progressivement sur le plan spirituel propice √† la maturation de son exp√©rience et de sa facult√© cr√©atrice.

Tel √©tait le mode d’enseignement du Ma√ģtre Bokuyo Takeda.

Durant des ann√©es, nous le v√ģmes appara√ģtre chaque semaine entre les bosquets de cam√©lias et les cerisiers dans la maison que nous habitions pr√®s du fleuve Hirose. Quelle impression de beaut√© donnaient le calme et l’aisance de ses mouvements quand naissait entre ses mains une composition nouvelle. Ce n’√©taient plus des plantes isol√©es qui s’offraient l√† au regard, mais un tout harmonieux, un organisme vivant, dont le rythme √©tait √† la fois celui de la nature, de la vie et de l’art.

Tant√īt les plantes semblaient se balancer au vent, ou danser une ronde joyeuse; tant√īt on e√Ľt dit qu’elles pliaient sous la temp√™te; ou bien, suivant la saison, elles c√©l√©braient la f√™te du printemps ou se rev√™taient du somptueux manteau de l’automne.

Mais l’influence de la personnalit√© du Ma√ģtre √©tait aussi √©loquente que ses Ňďuvres, et donnait √† son enseignement une valeur toute particuli√®re. Il ne manquait pas, √† chaque le√ßon, de nous exhorter, tacitement ou express√©ment √† cultiver avec soin la justesse des relations cultiver avec soin la justesse des relations avec le monde qui nous entoure. Et comme il conformait sa vie √† ses pr√©ceptes, son exemple √©tait persuasif.

L’attention et le soin sont plus importants que beaucoup d’activit√©. Il ne suffit pas non plus de se mettre au travail comme on se rendrait √† un th√© de cinq heures. Arranger des fleurs n’est pas un passe-temps ni une distraction. Il faut s’y pr√©parer par la concentration et le recueillement; commencer d√®s le matin √† faire tout calmement et sans h√Ęte, de mani√®re √† conf√©rer √† toutes ses actions l’expression de l’√©quilibre et de l’harmonie int√©rieure. Cette attitude mentale doit devenir ais√©e et naturelle. Dans l’art de la composition florale, l’oeuvre int√©rieure doit aller de pair avec l’ouvre ext√©rieure, pour exprimer la totalit√© du ciel, de l’homme et de la terre. L’heure de l’ex√©cution n’est pas un moment distrait de la journ√©e, elle s’√©tend du matin jusqu’au soir. Et il n’est pas facile de suivre l’invisible sentier des fleurs du matin jusqu’au soir!

Le Ma√ģtre a l‚ÄôŇďil √† tout. Rien ne lui √©chappe. Il juge par son observation si l’√©l√®ve peut aller de l’avant et s’il peut l’autoriser √† placer cinq, sept ou neuf branches, ce qui lui donnera plus de libert√© de composition. Mais le Ma√ģtre le permet quand certaines erreurs ne sont plus √† craindre.

Chercher des accords de couleurs et de formes est un travail tr√®s stimulant. Mais la pierre angulaire de l’√©difice, la ligne de rep√®re de la construction, la base de l’exp√©rience et de la vision int√©rieure reste toujours le principe du sch√©ma ternaire. Aussi l’apprentissage de cet art n’est-il jamais achev√©, m√™me apr√®s des ann√©es d’exercices. Et quand l’√©tranger s’exclame :
¬ę Comment si longtemps ? ¬Ľ son √©tonnement prouve qu’il en a une vue toute superficielle.

Le bon √©l√®ve comprend √† la longue que plus l’exercice est prolong√©, plus il est f√©cond en r√©sultats. Il n’y a pas de fin d’√©tudes dans cet art. M√™me l’arrangement de trois branches, le plus simple en apparence, peut √™tre tr√®s difficile si l’on veut qu’il rende t√©moignage au cŇďur universel.

L’√©l√®ve avanc√© l’a compris, et les expositions de fleurs qui ont lieu fr√©quemment lui permettent de le saisir sous une forme sensible. √Ä cette occasion, le Ma√ģtre ne pr√©sente pas une oeuvre sensationnelle : dans une simple coupe, il aura plac√© une petite souche recouverte de lichen, quelques brins d’herbe ou un peu de mousse. Avec les √©l√©ments les plus rudimentaires, il aura compos√© un paysage naturel qui, sans l’attrait de couleurs chatoyantes, existe par lui-m√™me et s’impose. Les Japonais poss√®dent un mot expressif, shibumi, dont le sens est √† peu pr√®s : authentique, vrai, simple, droit, et qui s’applique au Ma√ģtre et √† son art. Son nom le dit : Bokuyo signifie simple, honn√™te.

Présentation

Form√© au Japon pendant plusieurs ann√©es par Ma√ģtre Bokyo Takeda, Gusty Luise Herrigel, la femme de l’auteur de Le zen dans l’art chevaleresque du tir √† l’arc, s’emploie √† la m√™me m√©ditation Zen dans le monde des fleurs.¬†
Autrement dit : comment atteindre cet “autre chose” qu’il nous reste √† d√©couvrir par la ma√ģtrise d’une technique. Dans ce sens, le Zen est √©troitement apparent√© √† tous les arts : √† la peinture comme √† la c√©r√©monie du th√©, √† l’arrangement des fleurs comme √† l’escrime ou au tir √† l’arc : au Japon, on n’√©tudie pas un art pour l’amour de l’art, mais pour les clart√©s spirituelles qu’il dispense. Comme pour Vie du Th√©, esprit du Th√© de Soshitsu Sen ou La Myst√©rieuse beaut√© des jardins japonais de Fran√ßois Berthier publi√©s r√©cemment chez Arl√©a, il s’agit d’apprendre √† vivre en harmonie avec le monde ext√©rieur – et ce jusqu’au cour des fleurs -, ou dans notre monde int√©rieur, en accord avec soi-m√™me.¬†

Gusty Luise Herrigel

Gusty Luise Herrigel (1884-1955) est sp√©cialiste de la peinture au lavis et de l’art floral japonais. Elle a v√©cu au Japon entre 1924 et 1930 et a soutenu en 1929 un examen public de ma√ģtrise en arrangements floraux devant ma√ģtre Bokuyo Takeda, dipl√īme qui lui a conf√©r√© le nom d’artiste ” Lune ascendante “. Elle fut √©galement la femme d’Eugen Herrigel, auteur du succ√®s Le zen dans l’art chevaleresque du tir √† l’arc. Apr√®s la mort de celui-ci en 1955, elle rassembla et compila des textes sur le Zen r√©dig√©s par lui, mais jamais √©dit√©s de la volont√© m√™me de Herrigel. L’ouvrage posthume qu’elle en tira fut publi√© en 1958 sous le titre Der Zen-Weg (La voie du zen).

Dominique Clergue
Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie

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