Lectures

Yin Yang, la voie de la souplesse

Texte de Cyrille J.-D. Javary  paru dans Kaizen, le 6 juin 2018

Cyrille J.-D. Javary est consultant et formateur en civilisation et culture chinoises, anciennes et modernes. Il explique comment Yin Yang nous permet de mettre fin aux hiĂ©rarchies entre hommes et femmes et rend Ă  chaque individu sa libertĂ© d’action. Car chacun est, en mĂȘme temps et successivement, Yin et Yang.

Portrait de Cyrille J.-D. Javary par François Lolichon

Que signifient Yin et Yang ?

Yin Yang est un seul mot qui reprĂ©sente un systĂšme de pensĂ©e. Au cours du dernier millĂ©naire av. J.-C., les Chinois rĂ©flĂ©chirent au fonctionnement des choses, le Tao. Ils gĂ©nĂ©ralisĂšrent alors la « pensĂ©e par deux », c’est-Ă -dire l’idĂ©e que toute situation se divise toujours en deux. Un jour, par exemple, est toujours constituĂ© d’une journĂ©e et d’une nuit. La journĂ©e est Ă  la fois le passĂ© et le futur de la nuit. Les Chinois dĂ©cidĂšrent d’utiliser un couple de mots courants, Yin Yang, comme emblĂšme de cette pensĂ©e par deux. Dans leur sens concret originel, Yin signifie « ubac », le versant d’une montagne exposĂ© au nord, et Yang « adret », le versant exposĂ© au sud. Comme les deux versants d’une mĂȘme montagne, il ne peut pas y avoir l’un sans l’autre. Le systĂšme Yin Yang nous rappelle ainsi que toute situation a toujours deux aspects : Yin et Yang ne sont pas semblables, mais ce ne sont pas des entitĂ©s contradictoires ni des qualitĂ©s opposĂ©es. Yin marque, par exemple, un dĂ©but d’orage, Yang sa fin. L’autre principe posĂ© par Yin Yang est que tout change tout le temps. Autrement dit, une chose peut ĂȘtre Ă  la fois une et son contraire. Tout dĂ©pend du moment et de l’endroit depuis lesquels on l’observe. Ainsi, les deux aspects d’une mĂȘme situation oscillent en permanence, dans un battement continuel. Le Yi Jing, texte fondateur de la civilisation chinoise [lire encadrĂ©], rĂ©sume cette pensĂ©e ainsi : « Un aspect Yin, un aspect Yang, c’est comme cela que tout fonctionne. »

Dire que Yin représente le féminin et Yang le masculin est donc incorrect ?

Oui, attribuer des genres Ă  Yin Yang, c’est pervertir la pensĂ©e chinoise du changement. On lit trop souvent : « Le Yin est le principe de l’ombre, du froid, de la fĂ©minitĂ©. Il invite au repli, au repos, voire Ă  la passivitĂ©. Le Yang est le principe de la lumiĂšre, de la chaleur, de la masculinitĂ©, il invite au dĂ©ploiement des Ă©nergies, Ă  l’activitĂ©, voire Ă  l’agressivitĂ©. » C’est une interprĂ©tation erronĂ©e. Que les Chinois eux-mĂȘmes soient responsables de cette mĂ©prise n’est pas une raison pour la reprendre Ă  notre compte ! Yin Yang ne sont ni des attributs ni des sexes. Ce sont des stratĂ©gies, des maniĂšres d’agir, des vecteurs du changement. Les figer en en faisant des qualitĂ©s ou des Ă©tats, c’est oublier le mouvement d’oscillation constant qui les dĂ©finit. Car chaque ĂȘtre vivant est en mĂȘme temps et successivement Yin Yang. Yin n’est pas « le » froid, mais le refroidissement automnal. Yang n’est pas « la » chaleur, mais le rĂ©chauffement printanier. Pour bien comprendre Yin Yang, il faut employer des verbes d’action, pas des noms ni des adjectifs. Yin est ce qui stabilise et nourrit, Yang ce qui dynamise et pousse Ă  changer. Yin ce qui dĂ©fend, Yang ce qui attaque. Yin ce qui mĂšne Ă  terme, Yang ce qui enclenche. Yin ce qui intĂ©riorise, Yang ce qui extĂ©riorise. Par exemple, « pĂ©nis » se dit « tige Yin » en chinois : l’appareil sexuel est Yin, il est toujours lĂ . Et le moment de son activation est Yang.

Pourquoi le systĂšme Yin Yang a-t-il Ă©tĂ© sexualisĂ© et donc dĂ©tournĂ© de sa signification d’origine ?

C’est la dynastie Han (206 av. J.-C. Ă  220 apr. J.-C.) qui a perverti le systĂšme Yin Yang. En lui associant des notions de masculin et fĂ©minin, qui lui sont totalement Ă©trangĂšres. Ceci afin de lĂ©gitimer la restriction injuste de l’espace autorisĂ© aux femmes, et du respect qui leur est dĂ». Si l’on regarde la graphie ancienne de l’idĂ©ogramme de « femme », on discerne la silhouette d’un personnage assis sur ses talons, les deux mains croisĂ©es au-dessus des cuisses. Dans l’AntiquitĂ©, c’était l’assise noble. La femme croise les mains pour se diffĂ©rencier des esclaves, qui se prĂ©sentent les mains ouvertes. Mais les Han ont dĂ©crĂ©tĂ© que dans l’idĂ©ogramme, ce personnage de femme Ă©tait Ă  genoux, dans une posture de soumission. De mĂȘme, partant de l’idĂ©e pourtant juste du mouvement centripĂšte de Yin et centrifuge de Yang, ils ont dĂ©voyĂ© Yin Yang pour justifier l’enfermement des femmes dans la maison, leur exclusion de la place publique et leur sujĂ©tion aux hommes. Yin Yang a Ă©tĂ© perverti par une vision politique des Han, qui souhaitaient sĂ©parer les rĂŽles entre hommes et femmes et Ă©tablir une hiĂ©rarchie, valorisant les premiers et dĂ©valorisant les secondes. Ensuite, on a continuĂ© Ă  dĂ©valoriser les femmes au nom du respect des traditions. C’est comme cela que la sociĂ©tĂ© chinoise a ensuite pu accepter la torture des petites filles, dont on bandait les pieds dĂšs l’ñge de 7 ans. Ou plus rĂ©cemment les avortements sĂ©lectifs, Ă©liminant les fƓtus filles au profit des garçons. Aujourd’hui encore, dans un banal manuel de lecture pour enfants chinois, on peut lire : « Le dimanche, Papa nous emmĂšne jouer au parc. Chaque jour, Maman a beaucoup de travail Ă  la maison. Grand frĂšre travaille bien Ă  l’école. Petite sƓur a une jolie robe. »

Comment l’idĂ©e originelle de Yin Yang nous permet-elle de repenser fĂ©minin et masculin ?

Comprendre Yin Yang permet d’abord de mettre fin aux hiĂ©rarchies, notamment celle entre hommes et femmes. Dans le Yi Jing, on trouve un couple Yin Yang panthĂšre-tigre, deux animaux magnifiques, Ă  Ă©galitĂ© de beautĂ© et de puissance. Ils se diffĂ©rencient par leur mode d’action, leur façon de chasser. Le tigre rattrape sa proie Ă  la course, puis l’attrape au garrot. La panthĂšre trouve cela inutilement fatigant ; elle grimpe sur une branche basse, attend que passe la gazelle et fond sur elle. La stratĂ©gie de l’un n’est pas meilleure que celle de l’autre. Si l’on rĂ©flĂ©chit ainsi la relation sexuelle : Yin Yang permet de sortir d’une perspective oĂč l’homme donne activement et la femme reçoit passivement. DĂ©sirer faire l’amour n’est ni donner ni recevoir, c’est un passage du sec Ă  l’humide pour la femme et du mou au dur pour l’homme. La perspective Yin Yang permet de sortir de l’universelle et aberrante dĂ©valorisation du fĂ©minin. Aux temps prĂ©historiques, les hommes Ă©taient certainement pourvoyeurs de gros gibier, mais c’était les femmes qui, par leurs cueillettes et leurs captures de petit gibier, assuraient prĂšs des deux tiers des besoins alimentaires du groupe. Avec Yin Yang, il n’y a pas de tĂąches nobles et viles, il y a tout simplement diffĂ©rents modes d’action. Il n’y a pas non plus de sĂ©paration des rĂŽles, d’assignation, ni d’étiquetage d’attitudes masculines ou fĂ©minines auxquelles il faudrait se conformer. À l’intĂ©rieur des groupes prĂ©historiques, certaines femmes devaient aimer aller Ă  la chasse au gros gibier et certains hommes Ă©taient plus utiles Ă  la communautĂ© par leur habiletĂ© Ă  coudre des vĂȘtements de peau. Yin Yang permet de repenser la libertĂ© d’action de chaque individu, en dĂ©sexualisant ce qui n’a pas lieu d’ĂȘtre, en ĂŽtant toutes les Ă©tiquettes qui prĂ©tendent dĂ©signer « ce qu’est un homme » et « ce qu’est une femme ». Yin Yang rĂ©instaure plutĂŽt le droit au mouvement. On sort ainsi de l’idĂ©e qu’une femme de pouvoir se masculiniserait. Le pouvoir n’est pas masculin. Tout ĂȘtre, indĂ©pendamment ce qu’il est, peut agir en Yin ou Yang selon les moments.

Masculin et féminin ne seraient plus vraiment si contradictoires ?

Yin Yang adoucit en effet le choc des contradictions. Car il faut se rappeler qu’« un se divise toujours en deux », comme disait Mao Zedong. Regardez le Taijitu, le cercle divisĂ© en deux secteurs, blanc et noir, sĂ©parĂ©s par une ligne sinueuse, et comportant chacun en son cƓur un petit rond de la couleur inverse. Il illustre le principe Yin Yang. Non pas, comme on l’entend trop souvent, parce qu’il affirmerait la prĂ©sence du fĂ©minin au cƓur du masculin et inversement. Non, le Taijitu, littĂ©ralement le « dessin du grand retournement », montre l’alternance et la transformation de Yin en Yang et rĂ©ciproquement : lorsqu’un mouvement atteint son maximum, il se transforme en son contraire. Il faut voir le Taijitu comme un dessin animĂ© au ralenti. Les petits ronds ne sont pas des points fixes, mais des graines qui grossissent et qui, Ă  un moment donnĂ©, inversent l’organisation de l’ensemble. Il n’est pas ici question de mĂ©lange, mais de rĂ©versibilitĂ©. Yin Yang est un systĂšme dynamique qui nous permet d’ĂȘtre plusieurs choses en mĂȘme temps. Une femme peut exercer des responsabilitĂ©s Ă  l’extĂ©rieur et ĂȘtre maternante Ă  l’intĂ©rieur. Pareil pour un homme. Nous sommes mus par des Ă©nergies diffĂ©rentes, qui coexistent et ne s’excluent pas. Ainsi, le diffĂ©rent n’est plus perçu comme dangereux, car une contradiction n’existe que l’espace d’un instant, puis se transforme. Sur la durĂ©e, rien n’est antinomique. On peut chacun ĂȘtre quelque chose et son contraire, dans un mouvement continuel.

Quelle harmonie nous enseigne Yin Yang ?

L’harmonie ne consiste pas Ă  se conformer aux attributions et aux assignations sociales, mais Ă  adapter sa stratĂ©gie Ă  la situation et Ă  son Ă©volution. C’est la voie de la souplesse. Oser sortir des cases et des modĂšles fĂ©minins ou masculins pour revenir Ă  l’écoute du contexte et de son propre Ă©lan. Et choisir le mouvement ou la stratĂ©gie appropriĂ©e. Yin Yang existe en chacun de nous. On peut ĂȘtre tantĂŽt rĂ©ceptif et nourricier, tantĂŽt actif et dĂ©terminĂ©. Les Chinois ont deux mots distincts pour signifier l’harmonie, selon qu’il s’agit de l’harmonie du semblable ou de l’harmonie du diffĂ©rent. Et un de leurs proverbes dit : « Les semblables ont un accord facile, les contraires ont un accord fĂ©cond. » Chacun s’enrichit en osant autant de stratĂ©gies Yin que Yang. En s’autorisant l’harmonie de diffĂ©rents modes d’action, peu importe qu’ils soient socialement Ă©tiquetĂ©s fĂ©minins ou masculins. Enfin, nous gagnerions Ă  nous rĂ©approprier et multiplier les stratĂ©gies Yin, qui ont Ă©tĂ© trop longtemps dĂ©valorisĂ©es. Yin est moins visible et peut apparaĂźtre de prime abord comme une reculade, une non-stratĂ©gie. Contrairement Ă  Yang, qui concentre l’action en un instant donnĂ©. Pourtant, la rĂ©action Yin, secondaire, rĂ©flĂ©chie, maĂźtrisĂ©e, qui joue sur le temps et la durĂ©e, sur le rythmique et le cyclique, est justement celle qui est la plus valorisĂ©e et la plus conseillĂ©e par le Yi Jing, le « Classique des changements », le grand livre du Yin Yang.


Le Yi Jing

Le Yi Jing est le premier des cinq « Classiques » (Jing). C’est au dĂ©part un livre servant Ă  la divination, dont les racines plongent dans le NĂ©olithique. Mais cet ouvrage va Ă©voluer et ne se contentera plus de rĂ©pondre Ă  la question « que va-t-il arriver ? » : il donnera Ă©galement des indications sur l’attitude Ă  adopter en fonction des circonstances. Le livre de divination est ainsi devenu un livre de sagesse.

Dominique Clergue
Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie

Laisser un commentaire

Aller à la barre d’outils