Pour un chinois, se cultiver est le développement de son esprit ou de ses capacités par ses propres efforts ; c’est la culture, l’intégration et la coordination de l’esprit et du corps. Bien que ce terme s’applique aux traditions culturelles du confucianisme et du taoïsme, les objectifs et aspirations de la culture de soi dans ces traditions diffèrent grandement.
La vie de chaque homme est un chemin vers soi-même, l’essai d’un chemin, l’esquisse d’un sentier. Personne n’est jamais parvenu à être entièrement lui-même ; chacun, cependant, tend à le devenir, l’un dans l’obscurité, l’autre dans plus de lumière, chacun comme il le peut. Chacun porte en soi, jusqu’à sa fin, les restes de sa naissance, les dépouilles, les membranes d’un monde primitif. Beaucoup ne deviennent jamais des hommes, mais demeurent grenouilles, lézards ou fourmis. Tel n’est humain que dans sa partie supérieure, et poisson en bas. Mais chacun de nous est un essai de la nature, dont le but est l’homme. A nous tous, les origines, les mères sont communes. Tous nous sortons du même sein, mais chacun de nous tend à émerger des ténèbres et aspire au but qui lui est propre. Nous pouvons nous comprendre les uns les autres, mais personne n’est expliqué que par soi-même.
Hermann Hesse in Demian
Confucius croyait que la vie d’un individu est la continuation de celle de ses parents. En respectant ses parents – l’aîné et le supérieur –, l’enfant est élevé dans une intégrité morale conforme aux attentes d’autrui, il s’agit de cultiver son caractère moral ( 修身 xiū shēn). Dans les arts martiaux chinois (武術 wǔshù), le maître, l’enseignant est nommé 師傅 ou 師父 shīfu. Le caractère 師 shī signifie enseignant, maître, expert. Le caractère 傅 fù signifie tuteur, alors que le caractère 父 fù signifie père. Le premier terme 師傅 a seulement le sens de maître, expert, et est utilisé comme titre de politesse pour exprimer le respect envers l’expérience et les compétences d’un individu. Le second terme 師父 porte le double sens de maître, expert et de père, et dénote ainsi de manière explicite une relation maître-disciple ou enseignant-élève. Ce terme est donc utilisé par un individu seulement envers son propre maître ou enseignant.
Le taoïsme tend à lier le corps et l’esprit à la nature (自然 zì rán). Il prône un soi authentique, libre de toute contrainte légale, sociale ou politique. Il cherche à cultiver l’individu en le guérissant et en l’émancipant des contraintes éthiques de la société humaine. Dans la pensée taoïste, 命 mìng : la force vitale, la vie ou la destinée est comprise en relation avec 性 xìng le caractère, la disposition, la propriété, la qualité. Le caractère 性 combine le radical 忄xīn pour le cœur à gauche avec le caractère 生 shēng : naître ou vie. Ainsi xìng se réfère à la nature innée du cœur~esprit qui relève donc du ciel antérieur, tandis que mìng peut se référer à ce qui est acquis qui relève du ciel postérieur. Mìng peut également faire référence à l’idée de la culture de soi, et xìng à ce que la personne expérimente de la culture de soi. La culture de soi (性命 xìng mìng), de ce point de vue, est cultiver la vie (mìng) pour réaliser sa nature (xìng). Une fois la nature (xìng) réalisée, on peut connaître son destin ou sa vie (mìng).
夫人秉天地陰陽五行之氣而生身,身中即有此陰陽五行之氣、 陰陽五行之德。氣屬命,德屬性,是性命乃天地陰陽五行之氣而成。修性修命之學,離天地陰陽五行之道,再無別術矣。
劉一明指出
Liu Yiming souligne que les êtres humains naissent de l’énergie du yin, du yang et des cinq éléments du ciel et de la terre. En eux résident l’énergie et la vertu de ces éléments. Le souffle appartient au destin, et la vertu à la nature. Par conséquent, la nature et le destin sont façonnés par l’énergie du yin, du yang et des cinq éléments du ciel et de la terre. L’étude de la cultivation de la nature et du destin est indissociable de la voie du yin, du yang et des cinq éléments du ciel et de la terre.
Le caractère 德 dé est traduit par vertu, moralité, volonté, bonté, bienveillance.
De la vertu
En Occident, aujourd’hui, le mot vertu est désormais désuet voire l’objet d’un usage ironique. Qu’un homme puisse s’exercer à la vertu n’est pas loin d’être incongru. La désuétude d’un mot nous en apprend autant sur une époque que sa familiarité sur une autre car chacune se reconnaît moins à ce que les hommes font qu’à ce qu’ils proclament qu’ils devraient faire. Chacune fonde sa politique et sa morale sur une certaine idée de l’humanité et de sa destination et il suffit souvent d’observer les modèles proposés à l’imitation de ceux que l’on éduque pour entrevoir la sensibilité éthique des hommes dans un temps et un espace donnés.
VERTU, Messieurs, ce mot Vertu est mort, ou, du moins il se meurt. Vertu ne se dit qu’à peine. Aux esprits d’aujourd’hui, il ne vient plus s’offrir de soi, comme une expression spontanée de la pensée d’une réalité actuelle. Il n’est plus un de ces éléments immédiats du vocabulaire vivant en nous, dont la facilité et la fréquence manifestent les véritables exigences de notre sensibilité et de notre intellect.
Valéry in Rapport sur les prix de vertu à l’Académie française
Il fut des époques où l’on n’avait pas besoin d’ouvrir le dictionnaire pour comprendre le sens du mot vertu.
Dans la tradition grecque et romaine la notion connote celle de force ou de puissance. La vertu d’un être, c’est sa qualité propre, ce qui exprime sa nature dans son excellence. Dans la Grèce homérique la vertu, c’est d’être bon diseur d’avis et bon faiseur d’exploits. L’éthique homérique célèbre le noble guerrier, le héros ayant le sens de l’honneur, de la gloire et n’hésitant pas à mourir pour défendre les valeurs de son rang. Dans la Grèce classique, à l’époque démocratique, triomphe l’idéal sophistique. La vertu de l’homme consiste alors, comme c’est le cas à notre époque, à bien réussir dans les affaires privées et publiques.
En opposition avec l’extrême relativisme des définitions sociales de la vertu, la philosophie avec Socrate interroge l’essence de la vertu, ce qu’universellement et éternellement, on pourrait définir comme étant la vertu de l’homme. Cette question en enveloppe une autre, celle de la nature d’un être. Les Anciens répondent avec Socrate : l’homme c’est l’âme ou avec Aristote : l’homme est l’animal doué de raison. L’humanité de l’homme est donc sa part spirituelle et morale. Il s’ensuit qu’accomplir son humanité dans son excellence revient à déployer la partie raisonnable de son être afin de donner à son être et à ses actes le visage des valeurs que la raison permet de se représenter. Une vie accomplie est donc une vie rayonnante de spiritualité. Une telle vie se reconnaît à quatre vertus dites cardinales: la sagesse, le courage, la tempérance et la justice. Le christianisme apporte trois vertus théologales : la foi, l’espérance et la charité.
Dans toute notre tradition la vertu définit donc un idéal d’humanité que l’éducateur ou une société devrait se préoccuper de sculpter en chacun de ses membres. Descartes décrit cet idéal comme celui de la générosité ou magnanimité, Kant comme la force morale de la volonté dans l’accomplissement de son devoir. On a l’impression que ces significations ont cessé d’être vivantes parmi nous, pourtant nos contemporains continuent à distinguer le bien du mal, à admirer le courage et à mépriser la lâcheté. Mais chacun prétend être la mesure de ces valeurs.
德 dé
Le terme le plus traditionnel et le plus ancien dans la culture chinoise pour désigner la culture de soi dans l’étude du taiji quan est 德 dé. Ce mot est immensément riche et sa signification a évolué au fil des siècles, mais son essence a toujours été liée à la qualité intrinsèque et à la manifestation du caractère d’une personne ou d’une chose. Le concept de 德 dé n’est pas monolithique. Il s’est développé principalement à travers deux grands courants de pensée qui, bien qu’ils dialoguaient parfois, lui ont donné des nuances différentes :
Pour Confucius et ses adeptes, 德 dé se réfère principalement à la vertu morale, au caractère éthique qu’un individu cultive à travers l’apprentissage, sa réflexion et la pratique des rites (禮 li) et de l’humanité (仁 rén). C’est une qualité qui se construit, se polit et se perfectionne grâce à l’effort conscient. Un dirigeant avec un grande vertu est celui qui gouverne avec bienveillance et justice, et sa puissance morale, sa vertu, inspire naturellement la loyauté et l’ordre dans son peuple, sans avoir besoin de recourir à la force brute. C’est une vertu orientée vers l’harmonie sociale et la réalisation du potentiel éthique de l’être humain.
Pour le taoïsme, en particulier dans des textes comme le livre de la voie et de la vertu (道德經 dào dé jīng). Le terme 德 dé y prend une signification plus primordiale et cosmique. Ce n’est pas tant une vertu morale qui se construit, mais une puissance inhérente, une virtuosité intrinsèque que chaque être et chaque chose reçoit de la voie (道 dào). La vertu d’un arbre est d’être pleinement un arbre ; la vertu d’une rivière est de couler naturellement. La vertu d’un être humain est donc de vivre en harmonie avec sa propre nature authentique, sans les distorsions de l’ego, les conditionnements sociaux ou une volonté excessive. C’est une qualité qui se découvre, qui se dévoile en éliminant les obstructions, plutôt que quelque chose qui est acquis. Pour le taoïste, il est moins question d’être bon au sens moral que d’être authentique, spontané et en phase avec le flux de la vie.
C’est cette conception taoïste du 德 dé en tant que puissance naturelle qui éclaire le plus directement sa profonde relation avec la douceur inhérente au taiji quan.
柔 róu
Le taiji quan, dans son essence la plus profonde, est une incarnation de la philosophie chinoise, une voie pour cultiver l’harmonie entre le corps (形體 xíng tǐ), le cœur (心 xīn) et l’univers (天地 tiān dì). Son objectif ultime est la réalisation de sa nature authentique, c’est-à-dire la pleine manifestation de 德 dé. La méthode (灋 fǎ), la voie (道 dào), le principe (律 lǜ) fondamental pour atteindre cette manifestation du 德 dé est sans équivoque la douceur (柔 róu).
La douceur au taiji quan n’est pas une simple qualité physique de relaxation musculaire ; c’est une attitude philosophique et une stratégie vitale qui permet à la puissance inhérente (德 dé) et au souffle (氣 qì) de circuler sans obstruction. La relation entre les deux concepts est si intime que l’on pourrait dire que la douceur est l’expression visible d’un 德 dé, et la voie (道 dào) indispensable pour le cultiver.
柔弱勝剛強
老子 第三十六
róu ruò shèng gāng qiáng
Le doux triomphe du dur.
Lao Tseu Chapitre 36
天下之至柔
道德經 43
tiān xià zhī zhì róu
馳騁天下之至堅
chí chěng tiān xià zhī zhì jiān
La chose la plus douce du monde peut vaincre la chose la plus dure du monde
Le Livre de la voie et de la vertu, chapitre 43
示之以虛
莊子 說劍
shì zhī yǐ xū
開之以利
kāi zhī yǐ lì
後之以發
hòu zhī yǐ fā
先之以至
xiān zhī yǐ zhì
Lui montrer le vide
pour l’attirer
Lui ouvrir la voie
par l’opportunité
Le suivre
pour déclencher l’action
Le devancer
pour atteindre l’effet.
Zhuangzi sur les épées
Dans la pratique du taiji quan, on utilise souvent des postures ,vides, non chargées en force pour inciter l’adversaire à attaquer ou à s’engager, créant ainsi une ouverture.
On guide subtilement l’adversaire vers une position désavantageuse en exploitant son propre mouvement ou son intention.
On reste collé à l’adversaire, en harmonie avec son énergie, avant de libérer sa propre force au moment opportun.
On anticipe et on arrive avant lui, non par la vitesse, mais par la justesse du moment et la compréhension de son intention.
Cette phrase résume bien la stratégie du taiji quan : utiliser la douceur, l’écoute et le moment pour retourner la force de l’adversaire contre lui-même.
La philosophie taoïste considère que la dureté, la rigidité et la tension sont des états contre nature, le produit de la peur, de l’ego et de la déconnexion avec la voie. Un corps tendu est un corps qui est dans un état de résistance, lutte. Au contraire, la douceur, la détente et la fluidité sont considérées comme l’état original, naturel et sain de l’être. En pratiquant la douceur dans chaque mouvement du taiji quan, le praticien désapprend activement les schémas de dureté (堅 jiān) qu’il a accumulés dans sa vie. C’est un processus de retour à son état primordial, un état où sa vertu, sa puissance naturelle, peut se manifester sans interférences de tension. La douceur n’est pas le but ultime, mais le moyen de permettre à la vertu intrinsèque de l’être de s’exprimer librement.
以柔克剛 yǐ róu kè gāng
Vaincre la dureté par la douceur est peut-être l’axiome le plus célèbre du taiji quan, directement inspiré du livre de la voie et de la vertu (道德經 dào dé jīng). Lao Tseu nous apprend que le doux et le souple appartiennent à la vie, tandis que le dur et le rigide appartiennent à la mort. L’eau, l’être le plus doux, peut vaincre le rocher le plus dur. Dans la pratique du taiji quan, cela se traduit par l’absence d’opposition force contre force. Face à l’agression d’un adversaire, le pratiquant doux ne résiste pas de manière rigide, mais cède, s’adapte, absorbe la force de l’autre et la redirige, souvent en utilisant la propre énergie de l’adversaire contre lui. Ce n’est pas seulement une technique martiale brillante ; c’est une manifestation profonde du taoïsme. Le 德 dé du taiji quan ne fait pas de compétition, ne se bat pas de front, mais il prévaut sans effort apparent car il est en harmonie avec le flux des choses. La douceur est l’intelligence du 德 dé en action, une vertu qui comprend que la véritable force ne réside pas dans l’imposition, mais dans l’adaptabilité et la réponse sage.
用意不用力 yòng yì bù yòng lì
Utiliser l’intention, pas la force brute est un autre principe du taiji quan qui nous incite à utiliser l’intention (意 yì) ou l’esprit concentré plutôt qu’une force musculaire localisée et maladroite (力 lì). Pour que l’intention puisse guider le souffle (氣 qì) à travers tout le corps de manière unifiée et puissante, le corps doit être dans un état de relaxation et de douceur profonde (鬆 sōng). Toute tension musculaire bloque la circulation du souffle et la directive d’intention. Ainsi, la culture de la douceur est la condition sine qua non pour développer cette forme supérieure de puissance intérieure (内勁 nèi jìn), qui n’est rien d’autre que la manifestation du 德 dé à travers un corps et un esprit unifiés. La douceur permet à la vertu intrinsèque de s’exprimer, tandis que la dureté nous laisse prisonnier des limites de la force brute et fragmentée.
Le 德 dé, dans son sens taoïste, est notre vertu ou notre puissance inhérente, notre capacité à vivre de manière authentique et en harmonie avec la voie (道 dào). L’objectif du taiji quan est de cultiver et de manifester cette vertu. La méthode fondamentale pour y parvenir est la douceur (柔 róu). La douceur dissout les tensions et les rigidités physiques et mentales qui obstruent le flux du souffle et l’expression du 德 dé. En pratiquant la douceur, nous devenons plus souples, adaptables et résilients, capables de vaincre la dureté non par la confrontation, mais par la sagesse (神智 shén zhì). Cette douceur permet à l’intention (意 yì) de guider le souffle, ce qui est la manifestation d’un 德 dé réveillé et actif.
Pour le taiji quan, la douceur n’est pas l’opposé de la vertu ; c’est son véhicule, son expression et son chemin de culture. Plus un praticien devient doux, détendu et fluide, plus il permet à sa vertu intrinsèque et à sa puissance naturelle de se manifester dans le monde d’une manière à la fois sereine, harmonieuse et profondément efficace. La douceur est la joie d’un corps et d’un esprit qui se sont souvenus de sa vraie nature.
- 道德經
- Le Livre de la voie et de la vertu traduction par Stanislas Julien.
- 莊子 說劍
- 太极拳,松柔是本性,放松是根本!
- 武德:中華傳統武術的精髓
- 太極拳是道教適應社會的產物
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