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Entre douleur et souffrance : approche anthropologique

Entre douleur et souffrance : approche anthropologique

Si le corps se gouvernait autant selon moi que fait l’ñme, nous marcherions un peu plus à notre aise.
– Montaigne, in Les Essais

Texte de David Le Breton

Professeur de sociologie Ă  l’universitĂ© Marc-Bloch de Strasbourg ; membre de l’Institut universitaire de France ; membre du laboratoire URA-CNRS Cultures et sociĂ©tĂ©s en Europe

La douleur inéluctable

La douleur est une donnĂ©e de la condition humaine, nul n’y Ă©chappe Ă  un moment ou Ă  un autre. Elle frappe provisoirement ou durablement selon les circonstances. Mais la plupart du temps elle est sans autre incidence qu’un malaise de quelques heures aussitĂŽt oubliĂ© dĂšs lors qu’elle s’est retirĂ©e. Elle renvoie toujours Ă  un contexte personnel et social qui en module le ressenti. Impossible dans la vie courante d’échapper un jour ou l’autre au mal de dos, Ă  une migraine, Ă  un mal de ventre, une angine, une carie, une Ă©corchure, une brĂ»lure, un heurt contre une porte, une chute… La liste n’en finit pas des petits maux qui jalonnent l’existence. Et, paradoxe, parfois pour soigner la maladie ou la plaie il faut encore avoir mal. Comme la maladie ou la mort, la douleur est la rançon de la dimension corporelle de l’existence. Parce que corps, tout individu est vouĂ© Ă  la prĂ©caritĂ©, mais simultanĂ©ment si son corps est destinĂ© au vieillissement et Ă  la mort, il est aussi la condition de la saveur du monde (Le Breton, 2006). Une structure informatique ou technique ne souffre pas car elle ne ressent rien. Un ordinateur en panne va Ă  la casse s’il ne marche plus. La douleur est le privilĂšge et le tragique de la condition humaine ou animale. MĂȘme si elle est partagĂ©e par tout homme, son paradoxe est d’apparaĂźtre toujours comme radicalement Ă©trangĂšre Ă  soi. « Cette douleur, nous ne pouvions pas l’imaginer comme nĂŽtre avant qu’elle n’arrive. Et c’est Ă  peine si, aprĂšs qu’elle soit arrivĂ©e, nous pouvons nous la reprĂ©senter comme nĂŽtre. » (Vasse, 1983, 12.)

Nos sociĂ©tĂ©s occidentales connaissent de longue date un dualisme entre le corps et l’ñme (ou l’esprit). Il y aurait alors une douleur (physique) et une souffrance (psychique). On sĂ©pare traditionnellement la douleur, atteinte de la chair, et la souffrance, atteinte de la psychĂ©. Cette distinction oppose le corps et l’homme comme deux rĂ©alitĂ©s distinctes, faisant ainsi de l’individu le produit d’un collage surrĂ©aliste entre une Ăąme et un corps. Le dualisme douleur-souffrance n’est pas plus fondĂ© que le dualisme corps-esprit. Nous buttons contre un vocabulaire qui intĂšgre de longue date une disjonction entre ce qui relĂšve du corps et ce qui relĂšve de l’esprit comme si la condition humaine n’était pas d’emblĂ©e, et de maniĂšre irrĂ©ductible, une condition corporelle (Le Breton, 2008a). MĂȘme Descartes butte sur le dualisme s’agissant de la douleur. Dans les MĂ©ditations, il explique que la douleur serait sans effet sur lui, s’il n’était « logĂ© dans mon corps ainsi qu’un pilote en son navire. Car si cela n’était, lorsque mon corps est blessĂ©, je ne sentirai pas pour cela de la douleur, mais j’apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau [
] Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dĂ©pendant de l’union et comme du mĂ©lange de l’esprit avec le corps [1] . L’homme Descartes est fondu en son corps, impensable sans la chair qui compose son rapport au monde. La mĂ©decine de la douleur ne cesse de se heurter Ă  ce dualisme qui fait de la mĂ©decine une science du corps et de ses processus, et non une science de l’homme Ă  part entiĂšre. Une sĂ©rie d’oppositions relevant d’une reprĂ©sentation dualiste complique souvent son approche des personnes douloureuses : somatique/psychique, organique/psychologique, organique/fonctionnel, organique/psychosomatique, corps/Ăąme ou esprit, objectif/subjectif, rĂ©el/imaginaire, etc. Et dans le discours de nombreux mĂ©decins seul a valeur scientifique et mĂ©dicale ce qui relĂšve du « corps », du « rĂ©el », de l’« organique », de l’« objectif », etc. Mais la douleur justement est un principe de subversion de ces catĂ©gories trop rationnelles.

La douleur efface toute dualitĂ© entre physiologie et conscience, corps et Ăąme, physique et psychologique, organique et psychologique, elle montre l’enchevĂȘtrement entre ces dimensions seulement distinguĂ©es par une longue tradition mĂ©taphysique de nos sociĂ©tĂ©s occidentales (Le Breton, 2008a, 2008b). La douleur n’est pas celle d’un organisme, elle ne se cantonne pas Ă  un fragment du corps ou Ă  un trajet nerveux, elle marque un individu et dĂ©borde vers son rapport au monde, elle est donc souffrance. La douleur d’avant le sens n’existe pas car il faudrait alors la concevoir sans contenu, sans sujet, pur phĂ©nomĂšne nerveux sans individu pour l’éprouver. Aucune mesure commune entre le degrĂ© d’altĂ©ration d’un organe ou d’une fonction et la douleur ressentie. La douleur n’est pas la traduction mathĂ©matique d’une lĂ©sion mais une signification, c’est-Ă -dire une souffrance, elle est ressentie selon une grille d’interprĂ©tation inhĂ©rente Ă  l’individu. L’homme n’est pas son cerveau mais ce qu’il fait de sa pensĂ©e et de son existence Ă  travers son histoire personnelle. La dĂ©finition de l’IASP (International Association for the Study of Pain) efface toute ambiguĂŻtĂ©, elle surmonte le dualisme en faisant de la douleur une expĂ©rience sensorielle et Ă©motionnelle dĂ©sagrĂ©able associĂ©e Ă  une lĂ©sion tissulaire rĂ©elle ou potentielle, ou encore dĂ©crite en des termes Ă©voquant une telle lĂ©sion. Cette dĂ©finition insiste sur le ressenti du sujet, elle adopte son point de vue et valide sa parole. La douleur n’est plus seulement sensation, mais aussi Ă©motion laissant donc Ă©merger la question du sens, et au-delĂ  elle est perception, c’est-Ă -dire activitĂ© de dĂ©chiffrement sur soi et non de dĂ©calque d’une altĂ©ration somatique (Le Breton, 2004).

S’agissant de la condition humaine la douleur ne se satisfait pas de l’affection corporelle. La douleur n’est pas seulement une histoire de systĂšme nerveux. Elle n’est pas un objet naturel susceptible d’ĂȘtre isolĂ©. L’identification de ses « causes » par le mĂ©decin est une interprĂ©tation fondĂ©e sur une discipline de pensĂ©e et une observation clinique, elle ne recouvre que partiellement ce qu’en fait le patient qui la vit. Mais telle est la tĂąche premiĂšre du mĂ©decin ou du praticien traditionnel d’« objectiver » le mal afin d’avoir prise sur lui et de permettre l’élaboration d’un discours Ă  son sujet. La conception d’une douleur purement sensorielle fondĂ©e sur une organicitĂ© « objective », dĂ©celable uniquement Ă  travers les examens et le diagnostic, renvoie Ă  une idĂ©ologie rationaliste redoutable pour le patient qui tombe entre les mains de tels mĂ©decins. Il n’y a pas de douleur « objective » attestĂ©e par l’examen mĂ©dical et plus ou moins ressentie par les patients selon leurs filtres sociaux, culturels ou personnels, mais une douleur singuliĂšre perçue et marquĂ©e par l’alchimie de l’histoire individuelle et le degrĂ© de l’atteinte. Le sujet en souffrance est le seul Ă  connaĂźtre l’étendue de sa peine, lui seul est en proie au supplice, la douleur ne se prouve pas, elle s’éprouve (Le Breton, 2004). Elle n’a aucune objectivitĂ©, mais une force d’impact propre Ă  l’individu qui la ressent. La douleur perçue n’est pas la douleur physiologique. G. Canguilhem le disait avec force : « L’homme fait sa douleur – comme il fait une maladie, ou comme il fait son deuil – bien plutĂŽt qu’il ne la reçoit ou ne la subit. » (Canguilhem, 1966, 56-7.) Entre la sensation et l’émotion, il y a bien entendu une perception, c’est-Ă -dire un mouvement de rĂ©flexivitĂ© et de sens attribuĂ© par celui qui la ressent, une affectivitĂ© en acte. Une douleur qui ne serait que de « corps » est une abstraction comme le serait une souffrance qui ne serait que « morale ». La douleur n’écrase pas le corps, elle Ă©crase l’individu, elle brise l’écoulement de la vie quotidienne et altĂšre la relation aux autres. Elle est souffrance. Si la douleur est un concept mĂ©dical, souffrance est le concept du sujet qui la ressent.

La douleur est toujours souffrance

La douleur implique la souffrance. Il n’y a pas de peine physique qui n’entraĂźne un retentissement dans la relation de l’homme au monde. MĂȘme si elle touche seulement un fragment du corps, ne serait-ce qu’une dent cariĂ©e, elle ne se contente pas d’altĂ©rer la relation de l’homme Ă  son corps, elle diffuse au delĂ , elle imprĂšgne les gestes, traverse les pensĂ©es : elle contamine la totalitĂ© du rapport au monde. L’homme souffre dans toute l’épaisseur de son ĂȘtre. Il ne se reconnaĂźt plus et son entourage dĂ©couvre avec surprise qu’il a cessĂ© d’ĂȘtre lui-mĂȘme. La douleur « ne donne plus goĂ»t Ă  rien », arrachant l’homme Ă  ses anciens usages et le contraignant Ă  vivre Ă  cĂŽtĂ© de soi sans pouvoir se rejoindre, dans une sorte de deuil de soi. La souffrance nomme cet Ă©largissement de l’organe ou de la fonction Ă  toute l’existence. La douleur n’est pas du corps mais du sujet. Elle n’est pas cantonnĂ©e Ă  un organe ou Ă  une fonction, elle est aussi morale. Le mal de dent n’est pas dans la dent, il est dans la vie, il altĂšre toutes les activitĂ©s de l’homme, mĂȘme celles qu’il affectionne. Si la douleur restait paisiblement enfermĂ©e dans le corps, elle n’aurait guĂšre d’incidence sur la vie quotidienne, elle est d’ailleurs impensable sous cette forme. NĂ©cessairement elle dĂ©borde le corps. Elle est donc vĂ©cue comme une souffrance. Quand l’individu est percutĂ© par la douleur, c’est la chair de sa relation au monde qui en pĂątit. Mais si la souffrance est inhĂ©rente Ă  la douleur elle est plus ou moins intense selon les circonstances. Un jeu de variations existe de l’une Ă  l’autre. La souffrance est fonction du sens que revĂȘt la douleur, elle est en proportion de la somme de violence subie.

En laissant de cĂŽtĂ© la thĂ©ologie et en voyant le texte selon un regard plus propre Ă  l’anthropologie, c’est l’enseignement du Livre de Job que l’individu souffre moins de sa douleur que du sens qu’elle possĂšde pour lui. Bien entendu, seule importe ici Ă  nos yeux la dimension anthropologique du texte, non sa dimension religieuse ou spirituelle. Rappelons en les grandes lignes. Au dĂ©part du texte, Job est un homme comblĂ©. Riche, hospitalier, aimĂ©, profondĂ©ment pieux. Il ne doute de rien et vit dans un monde prĂ©visible sous l’égide de Dieu. À la suite d’un pari avec le diable, Dieu cherche Ă  Ă©prouver sa foi. Job perd sa fortune, ses enfants. Il prend l’attitude du deuil, mais ne se plaint pas. Une sĂ©rie de maux s’abattent alors sur lui. Sept jours durant, Job se tait, seul le silence pouvant absorber l’étendue de son mal et surtout l’abĂźme de son interrogation. Plus encore que de ses plaies, il souffre de ne pouvoir comprendre le sens de son Ă©preuve. Rien de sa vie passĂ©e ne la justifie Ă  ses yeux. Il n’a commis aucun pĂ©chĂ©, pourtant, dans sa conception religieuse du monde, la logique rassurante de la rĂ©tribution est mise Ă  mal : un juste ne saurait souffrir. Pour tĂ©moigner de cette injustice et demander des comptes Ă  Dieu, il s’arrache au silence et revient au langage pour rendre sa souffrance communicable. Le texte, paradoxalement, compare sa parole aux « rugissements d’une bĂȘte fĂ©roce » (Job, 4-31).

Loin d’ĂȘtre un apaisement, la prĂ©sence de ses amis l’afflige par leur attitude bornĂ©e de gardiens du temple aveugles Ă  l’émergence de l’inĂ©dit. Leur compassion ne rĂ©siste pas Ă  la conviction de Job que ses souffrances ne sont pas mĂ©ritĂ©es. Chiens de garde d’une orthodoxie qui ne peut intĂ©grer l’évĂ©nement d’une souffrance injustifiĂ©e, ils ne tolĂšrent pas la moindre exception Ă  la loi prĂȘtĂ©e Ă  Dieu car alors tout l’édifice de leur croyance est menacĂ©. Job est obligatoirement pĂȘcheur, ou ses fils, ou il a commis une faute Ă  son insu. GuĂšre attentifs Ă  la souffrance de leur ami, toute tentative de trouver une origine attestant sa culpabilitĂ© leur est bonne pour sortir d’embarras face Ă  son opiniĂątretĂ© Ă  dĂ©fendre son innocence. Une douleur ou une maladie est toujours Ă  leurs yeux le juste chĂątiment d’un pĂ©chĂ© envers Dieu. MalgrĂ© les arguments de Job, ils repoussent obstinĂ©ment l’idĂ©e d’une souffrance innocente. Ils ne veulent pas se charger de sa souffrance. La faute lui incombe, et ils le traquent pour qu’il fasse son examen de conscience. La scĂšne se transforme en tribunal, ils se comportent en procureurs s’efforçant de faire rendre gorge au coupable. Leur parole n’est pas de consolation mais d’accusation, Job en est davantage meurtri. « Jusqu’à quand m’affligerez-vous et m’écraserez-vous avec des mots ? » (Job 19-2.) Il se retrouve finalement Ă  la place de ceux qu’il consolait autrefois des mĂȘmes paroles vaines, il est maintenant victime et il vit de l’intĂ©rieur l’inanitĂ© du propos de ses amis. Quelque chose de la loi divine est dĂ©faillant. Sa dĂ©tresse est telle qu’il se donne Ă  corps perdu Ă  sa parole : « Taisez-vous ! C’est moi qui vais parler, quoi qu’il advienne. Aussi saisirai-je ma chair entre mes dents. »

La souffrance de Job tient moins Ă  ses maux qu’à son incomprĂ©hension des Ă©preuves qui le frappent et qui lui paraissent immĂ©ritĂ©es au regard de sa loyautĂ© envers Dieu. Toute sa foi vacille face Ă  l’arbitraire. Lorsque Dieu apparaĂźt, sans lui donner les raisons des maux qu’il lui a infligĂ©s, il laisse cependant entendre qu’ils n’étaient pas vains. Job n’est pas Ă  la mesure de Dieu et ne saurait rĂ©clamer des comptes. Mais il se range du cĂŽtĂ© de Job et il dĂ©nonce ses amis de rabattre sa peine sur une logique de chĂątiment ou de purification. Au terme du rĂ©cit Job ne leur reproche en rien leur conduite. Dieu a rĂ©tabli sa confiance dans le monde. S’il ne lui a pas donnĂ© les raisons de sa souffrance, il sait dĂ©sormais qu’elles possĂšdent un sens. Et il en est allĂ©gĂ©. Sa souffrance tenait moins Ă  sa douleur qu’à son incomprĂ©hension que Dieu la lui envoie. Loin d’ĂȘtre un homme patient et soumis comme le dit souvent l’exĂ©gĂšse chrĂ©tienne Job rĂ©siste passionnĂ©ment Ă  son Ă©preuve. Tout Le Livre de Job est le rĂ©cit d’une rĂ©bellion, un appel passionnĂ© au sens, mais qui ne perd jamais son adresse Ă  Dieu et sa confiance de recevoir un jour une rĂ©ponse. « Je retire ma plainte », dit-il finalement, sa souffrance ayant disparu, dissoute dans la parole de Dieu. À ce moment du rĂ©cit les douleurs et les maladies sont toujours lĂ  mais elles sont maintenant supportables. Job, finalement, renonce Ă  une justice dans l’ici-bas pour ce qui est du dĂ©roulement de l’existence. Dieu n’a pas rĂ©pondu directement, mais il a laissĂ© entendre qu’une raison dictait sa conduite, inaccessible Ă  Job, et celui-ci a repris confiance. Sensible Ă  sa foi et Ă  sa confiance, Dieu rĂ©tablit Job dans son ancienne souveraineté [2] . Ici, bien entendu, pour une lecture anthropologique, Dieu est une figure du sens, selon ce qu’il taise ou dise de la douleur de Job, sans toucher Ă  ses plaies, il l’apaise ou la multiplie.

La psychanalyse ne distingue pas douleur physique ou psychique, elle les met sur le mĂȘme plan. Freud emploie le mĂȘme terme Schmerz qui s’applique, comme en français, aux deux modalitĂ©s de douleur. Il use du terme Seelenschmerz quand il entend mettre plutĂŽt l’accent sur la douleur psychique. Il n’utilise pas le terme Leiden qui renverrait Ă  souffrance. Pour Freud la douleur (Schmerz) est une rĂ©action Ă  la perte d’une Ă©vidence d’exister Ă  travers une brisure intĂ©rieure : un deuil, une sĂ©paration, ou une cassure de l’unitĂ© corporelle. Toute l’énergie de l’individu souffrant se focalise et se dissout dans la reprĂ©sentation de la perte. L’effacement du terme « douloir » en français au profit du verbe « souffrir » rĂ©pond finalement Ă  une sorte d’intuition de la langue, l’impossibilitĂ© de distinguer dans le rapport au monde les effets de la douleur « physique » ou « psychique ». Toujours, c’est la souffrance qui frappe et arrache Ă  soi. Une fois franchie la rĂ©sistance de l’individu toute son Ă©nergie se consume dans l’attention qu’il lui porte. La souffrance l’absorbe tout entier, elle l’expulse de soi pour le rĂ©duire Ă  un appendice du point douloureux, le monde extĂ©rieur lui devient indiffĂ©rent. « Dans le cas de la douleur corporelle, il se produit un investissement Ă©levĂ© et qu’il faut qualifier de narcissique de l’endroit du corps douloureux, investissement qui ne cesse d’augmenter et qui tend pour ainsi dire Ă  vider le moi » (Freud, 1990, 285). La douleur est un effort de crispation Ă  la fois somatique et symbolique autour de la partie lĂ©sĂ©e du corps. Tension inutile et Ă©puisante d’une dĂ©fense inappropriĂ©e qui Ă©puise le sujet. Plus la souffrance est intense plus elle appauvrit le rapport au monde. L’individu est tout entier resserrĂ© autour de sa peine. Son horizon est sans cesse barrĂ© par l’organe ou la fonction dont il souffre.

Nous l’avons dit, la douleur est toujours contenue dans une souffrance, elle est d’emblĂ©e un pĂątir, une agression plus ou moins vive Ă  supporter. La souffrance est la rĂ©sonance intime d’une douleur, sa mesure subjective. Elle est ce que l’homme fait de sa douleur, elle englobe ses attitudes, c’est-Ă -dire sa rĂ©signation ou sa rĂ©sistance Ă  ĂȘtre emportĂ© dans un flux douloureux, ses ressources physiques ou morales pour tenir devant l’épreuve. Elle n’est jamais le simple prolongement d’une altĂ©ration organique, mais une activitĂ© de sens pour l’homme qui en souffre. Si la douleur est un sĂ©isme sensoriel, elle ne frappe qu’en proportion de la souffrance qu’elle implique, c’est-Ă -dire du sens qu’elle revĂȘt (Le Breton, 2004) [3][3] Rappelons Ă  ce propos la dĂ©finition de P. RicƓur, pour…. Elle n’est pas le dĂ©calque dans la conscience d’une effraction organique, elle mĂȘle le corps et le sens. Elle est somatisation et sĂ©mantisation. Elle n’est pas une sensation mais une perception, c’est-Ă -dire pour l’individu la confrontation d’un Ă©vĂ©nement corporel Ă  un univers de sens et de valeur. Le ressenti n’est pas l’enregistrement d’une affection, mais la rĂ©sonance en soi d’une atteinte rĂ©elle ou symbolique. Le sens n’est pas contenu dans les choses, il s’instaure dans la relation avec les choses, et dans le dĂ©bat nouĂ© avec les autres pour leur dĂ©finition, dans la complaisance ou non du monde Ă  se ranger dans ces catĂ©gories. Sentir le monde, mĂȘme la douleur, est une autre maniĂšre de le penser, de le transformer de sensible en intelligible (Le Breton, 2006). L’expĂ©rience humaine tient d’abord aux significations avec lesquelles le monde est vĂ©cu, car ce dernier ne se donne pas sous d’autres auspices. L’affectivitĂ© est toujours premiĂšre dans le ressenti de la douleur, elle en mesure l’intensitĂ© et la tonalitĂ©. Toute douleur mobilise une signification, une Ă©motion.

La souffrance est le degrĂ© de pĂ©nibilitĂ© de la douleur. Elle traduit la bascule de l’existence vers le pire, lĂ  oĂč disparaĂźt le goĂ»t de vivre. Elle est toujours impuissance, envahissement de soi, lĂ  oĂč la douleur peut rester sous le contrĂŽle de l’individu. La souffrance est immense ou dĂ©risoire selon les circonstances, elle n’est jamais organiquement liĂ©e Ă  une lĂ©sion. C’est la dimension proprement humaine du sens qui est ici en jeu. La douleur peut rester contenue Ă  l’intĂ©rieur des processus de protection mis en place par l’individu dans sa maladie ou les sĂ©quelles de son accident, ou dans son choix d’une activitĂ© qui le sollicite durement (sport extrĂȘme, body art
). La souffrance alors est insignifiante. Certes l’individu a mal mais il est position de contrĂŽle face Ă  sa douleur, il ne se laisse pas dĂ©border, elle reste Ă  sa mesure. Il n’en pĂątit pas encore. La souffrance intervient dĂšs lors que la douleur entame ses capacitĂ©s de rĂ©sistance, lĂ  oĂč il perd le contrĂŽle et Ă©prouve le sentiment que son existence se dĂ©fait. Elle implique une identitĂ© menacĂ©e et le sentiment du pire. Elle va de pair avec l’impossibilitĂ© d’intĂ©grer l’évĂ©nement qu’accentue encore le chaos intĂ©rieur. La vie se transforme en un long supplice. Si la douleur est un ressenti pĂ©nible mais encore dans les limites de tolĂ©rance de l’individu, la souffrance est une effraction, l’invasion en soi d’un sentiment de perte. La souffrance varie selon la signification de la douleur et la part de contrĂŽle que l’individu est susceptible d’exercer sur elle. Le sentiment tragique de la douleur, l’embrasement de la souffrance, vient de n’avoir aucune prise sur elle.

Variétés du rapport douleur/souffrance

Cette capacitĂ© Ă  repousser les vagues de la souffrance en les cantonnant dans la seule douleur est parfaitement dĂ©crite dans certains Ă©pisodes de vie des philosophes stoĂŻciens dont le souci consistait Ă  se tenir Ă  distance des affections du monde. « Le sage suppliciĂ©, Ă  la lettre, ne sent rien. Pour ce sage qui est le contraire mĂȘme d’un saint [
] il y a bien douleur, mais il n’y a plus ni souffrance ni chagrin ; la douleur de la chair et des nerfs froissĂ©s a cessĂ© d’ĂȘtre dĂ©pression de l’ñme et dĂ©sespoir. Le tour de force de la sagesse ne consiste pas Ă  convertir la douleur en plaisir [
] mais Ă  dissocier l’Éprouver et le Ressentir, ou plus simplement Ă  sĂ©parer Sentir et Ressentir – car Ă©prouver est plutĂŽt le verbe de la douleur et ressentir, c’est-Ă -dire souffrir, celui de la souffrance. La douleur ne fait pas mal au sage. » (JankĂ©lĂ©vitch, 1956, 108.) Le stoĂŻcisme est une pratique de l’anesthĂ©sie avec les ressources spirituelles propres au sujet. Il vise Ă  dissoudre la souffrance pour la cantonner Ă  une douleur tolĂ©rable. CicĂ©ron raconte ainsi le combat intĂ©rieur de Posidonius contre la douleur. PompĂ©e est venu voir le philosophe en proie Ă  une vive douleur. Il hĂ©site Ă  entrer, mais le philosophe l’invite et trouve nĂ©gligeable sa douleur au regard de la visite d’un homme illustre. CouchĂ© dans son lit, Posidonius dĂ©veloppe avec Ă©loquence l’idĂ©e qu’il n’y a de bon que le beau, et, dans les moments oĂč la douleur lui appliquait pour ainsi dire les pointes de feu, Posidonius rĂ©pĂ©ta Ă  plusieurs reprises : « Tu perds ton temps, douleur ; si importune que tu puisses ĂȘtre, tu ne me feras jamais convenir que tu sois un mal [4][4] CicĂ©ron, Tusculanes, tome 1. Paris : Les Belles Lettres,…. » Dans le mĂȘme mouvement, CicĂ©ron rappelle les douleurs supportĂ©es sans rechigner par les athlĂštes des jeux gymniques malgrĂ© la duretĂ© des Ă©preuves. Le souci de gloire et la volontĂ© de montrer envers et contre tout sa virilitĂ© anesthĂ©sient en eux la douleur. CicĂ©ron rappelle que les mĂȘmes fatigues ne sont pas Ă©galement lourdes pour le gĂ©nĂ©ral ou le soldat « car l’honneur suffit Ă  allĂ©ger celles qui incombent au commandement ». L’intensitĂ© de la douleur est d’abord une question de sens.

La souffrance dĂ©borde Ă  l’infini la douleur dans le cas notamment de la torture, c’est-Ă -dire d’une douleur infligĂ©e par un autre sans ĂȘtre en mesure de l’en empĂȘcher. Une douleur infligĂ©e de maniĂšre traumatique laisse une trace de souffrance mĂȘme lorsqu’elle s’efface. Elle mutile une part du sentiment d’identitĂ© qui n’arrive jamais tout Ă  fait Ă  oublier. La torture provoque une souffrance sans limite sur laquelle la victime est non seulement sans prise mais oĂč elle dĂ©pend absolument de l’arbitraire de qui la lui inflige. Elle est en ce sens le pire de la souffrance. Exercice d’une violence absolue sur un autre, impuissant Ă  se dĂ©fendre et livrĂ© tout entier Ă  l’initiative du bourreau, technique d’anĂ©antissement de la personne par la dislocation minutieuse du sentiment d’identitĂ© Ă  travers un mĂ©lange de violences physiques et morales, elle vise Ă  saturer la victime de souffrances avec un acharnement mĂ©thodique dont la seule limite est la mort. La conscience que ce sont d’autres hommes qui agissent ainsi ajoute Ă  l’impensable et fracture toute confiance envers le monde.

Dans des circonstances maĂźtrisĂ©es la souffrance est insignifiante et l’individu connaĂźt des situations limites comme dans le sport extrĂȘme ou le body art. De mĂȘme les suspensions corporelles permettent d’explorer les marges de la condition humaine hors de tout contexte religieux et de vivre une intense expĂ©rience spirituelle. La violence des sensations Ă©prouvĂ©es induit l’extase, dans le chamanisme traditionnel certes, mais aussi dans nos propres sociĂ©tĂ©s oĂč la volontĂ© d’explorer les marges de la condition humaine amĂšne des individus, hors de tout contexte religieux, Ă  vivre des expĂ©riences extrĂȘmes dans le souci de connaĂźtre la transe. Une douleur choisie et contrĂŽlĂ©e par une discipline personnelle dans un but de rĂ©vĂ©lation de soi ne contient qu’une parcelle dĂ©risoire de souffrance, mĂȘme si elle fait mal. Lorsque la souffrance n’accompagne pas la douleur, il n’en reste qu’une pĂ©nibilitĂ© supportable, surtout si l’individu sait pouvoir s’en dĂ©faire Ă  tout instant. L’individu fait ainsi Ɠuvre de son corps en s’infligeant une épreuve personnelle et en ressentant la douleur. Pour ces femmes ou ces hommes qui explorent les marges du tolĂ©rable, dĂ©frichent leurs limites dans ce contexte d’exploration de soi, non seulement la souffrance n’accompagne pas leur douleur, mais celle-ci induit parfois une jouissance, un arrachement Ă  soi vĂ©cu sur un mode propice. Une certaine Ă©rotisation de la douleur contribue Ă  en Ă©mousser le tranchant. L’expĂ©rience des marques corporelles ou des rites de suspension, remet profondĂ©ment en question le dualisme entre plaisir et douleur. De mĂȘme sur un autre plan l’expĂ©rience du SM, voire du body art. Le mĂ©lange des sensations dĂ©samorce l’acuitĂ© de la douleur et le sentiment d’accomplissement qui accompagne l’épreuve induit une satisfaction, un plaisir difficile Ă  caractĂ©riser avec des mots ordinaires.

L’expĂ©rience de l’accouchement confronte Ă©galement Ă  l’insaisissable d’une douleur vĂ©cue de façon radicalement diffĂ©rente d’une femme Ă  une autre. Certaines sont dĂ©chirĂ©es par la douleur ou l’anticipent par un recours Ă  la pĂ©ridurale sans laquelle elles ne pourraient concevoir la mise au monde de leur enfant. D’autres, Ă  l’inverse, refusent toute anesthĂ©sie et contrĂŽlent leur douleur Ă  travers des techniques du corps et une imagerie personnelle. Certaines femmes n’hĂ©sitent pas Ă  dire l’ambiguĂŻtĂ© d’une expĂ©rience parfois difficile Ă  dĂ©mĂȘler d’une forme singuliĂšre de plaisir.

La douleur peut mĂȘme aboutir Ă  l’orgasme dans le cadre d’un contrat sado-masochiste. Son Ă©rotisation atteignant ainsi son point ultime. Mais l’examen du parcours de vie de certains adeptes est parfois significatif de la reprise en main d’anciennes souffrances aujourd’hui neutralisĂ©es sur la scĂšne SM. Une sorte de sacrifice inconscient vient protĂ©ger l’individu d’une menace terrifiante de destruction de soi. La scarification dĂ©libĂ©rĂ©e est un paravent contre une souffrance intolĂ©rable. Il s’agit alors de se faire mal pour avoir moins mal comme l’attestent par exemple nombre d’adolescentes en souffrance qui entaillent leur peau pour Ă©chapper un moment Ă  leur Ă©touffement (Le Breton, 2007).

La douleur mĂȘle perception et Ă©motion, c’est-Ă -dire signification et valeur. Ce n’est pas le corps qui pĂątit, mais l’individu dans le sens et la valeur de sa vie. Si la maladie rend l’homme plus corporel, la souffrance est une rĂ©duction du corps au seul lieu de l’incandescence douloureuse. L’individu n’a plus de repli, aucun refuge, tout est dĂ©vastĂ©. Il est sous son emprise. LĂ  oĂč la douleur, si elle fait mal, reste cependant sous le contrĂŽle de l’individu susceptible encore de dĂ©cider du moment oĂč il peut l’interrompre, comme par exemple dans la culture sportive, la souffrance est subie et s’impose Ă  la conscience malgrĂ© les efforts pour la contenir. Elle Ă©pingle sans rĂ©mission Ă  un corps meurtri. Si elle dure, elle arrache le corps Ă  la conscience de soi et le pose comme un autre. Elle devient persĂ©cutrice et confronte Ă  l’expĂ©rience concrĂšte du dualisme. RĂ©duit Ă  l’impuissance, l’individu en vient Ă  se considĂ©rer comme prisonnier d’un corps oĂč il ne se reconnaĂźt plus. La douleur est une dĂ©construction radicale de l’évidence du monde, une perte de sa signification et de sa valeur qui rĂ©duit l’existence Ă  un fardeau [5][5] Cet article reprend largement des extraits d’un ouvrage….

Bibliographie

  • Disease, Pain and Sacrifice: Toward a Psychology of Suffering by David Bakan.
  • Canguilhem G. Le Normal et le Pathologique. Paris : PUF, 1966.
  • Freud S. Inhibition, symptĂŽme, angoisse. Paris : PUF, 1990.
  • Glucklich A. Sacred pain. Hurting the body for the sake of the soul. Oxford : Oxford University Press, 2001.
  • JankĂ©lĂ©vitch V. L’AustĂ©ritĂ© et la vie morale. Paris : Flammarion, 1956.
  • Le Breton D. Anthropologie du corps et modernitĂ©. Paris : PUF, 2008.
  • Le Breton D. La Chair Ă  vif. De la leçon d’anatomie aux greffes d’organes. Paris : MĂ©tailiĂ©, 2008.
  • Le Breton D. En souffrance. Adolescence et entrĂ©e dans la vie. Paris : MĂ©tailiĂ©, 2007.
  • Le Breton D. Anthropologie de la douleur. Paris : MĂ©tailiĂ©, 2004.
  • Vasse D. Le Poids du rĂ©el, la souffrance. Paris : Seuil, 1983.
  • RicƓur P. « La souffrance n’est pas la douleur ». In : von Kaenel JM, ed. Souffrances. Corps et Ăąmes, Ă©preuves partagĂ©es. Paris : Autrement, 1994 (dir.).

Notes

    1. Descartes, Méditations métaphysiques. Paris : PUF, 1970, p. 123.
    2. Sur la position des religions au regard de la douleur, le statut qu’elle leur confùre, je renvoie à Bakan (1968), Glucklich (2001), Le Breton (2004).
    3. Rappelons Ă  ce propos la dĂ©finition de P. RicƓur, pour qui la douleur s’applique Ă  des « affects ressentis comme localisĂ©s dans des organes particuliers du corps ou dans le corps tout entier, et le terme de souffrance Ă  des affects ouverts sur la rĂ©flexivitĂ©, le langage, le rapport Ă  soi, le rapport Ă  autrui, le rapport au sens, au questionnement » (RicƓur, 1994, 59).
    4. Cicéron, Tusculanes, tome 1. Paris : Les Belles Lettres, 1960, p. 112.

Cet article reprend largement des extraits d’un ouvrage paru aux Ă©ditions MĂ©tailié : ExpĂ©riences de la douleur.

Dominique Clergue
Professeur de qi gong et de tai chi chuan, créateur de l'école Nuage~Pluie

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