Or il nโy a rien que cette nature mโenseigne plus expressรฉment, ni plus sensiblement, sinon que jโai un corps qui est mal disposรฉ quand je sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire, quand jโai les sentiments de la faim ou de la soif, etc. Et partant je ne dois aucunement douter quโil nโy ait en cela quelque vรฉritรฉ.
Renรฉ Descartes – De lโexistence des choses matรฉrielles, et de la rรฉelle distinction entre lโรขme et le corps de lโhomme, in Mรฉditations mรฉtaphysiques
La nature mโenseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logรฉ dans mon corps, ainsi quโun pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint trรจs รฉtroitement et tellement confondu et mรชlรฉ, que je compose comme un seul tout avec lui.
Car, si cela nโรฉtait lorsque mon corps est blessรฉ, je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis quโune chose qui pense, mais jโapercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperรงoit par la vue si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaรฎtrais simplement cela mรชme, sans en รชtre averti par des sentiments confus de faim et de soif. Car en effet tous ces sentiments de faim, de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines faรงons confuses de penser, qui proviennent et dรฉpendent de lโunion et comme du mรฉlange de lโesprit avec le corps.
Lโincarnation, le fait que nous habitions notre corps, nous semble รชtre la chose la plus certaine qui soit dans ce monde, nous semble รชtre le seul fait irrรฉfutable. Nous nous reprรฉsentons nous-mรชme comme รฉtant dans notre corps, et nous nous reprรฉsentons notre corps comme nous appartenant, et nous appartenant ร nous seuls. Cโest pour cette raison que nous voyons le monde ร travers nos yeux, que nous marchons avec nos jambes, que nous serrons les mains des autres avec notre main. Et que nous avons la sensation, aussi, que notre conscience est logรฉe dans notre tรชte.
Oliver Sacks in Hallucinations
Dans une galerie dโart, ร Paris, jโavais tout ร coup senti mon bras gauche se dresser en lโair et me plaquer dos au mur. Lโรฉpisode entier nโavait pas excรฉdรฉ quelques secondes. Peu aprรจs, je mโรฉtais sentie euphorique, emplie dโune joie surnaturelle, et puis vint la violente migraine qui dura presque une annรฉe, une annรฉe sous Fiorinal, Indรฉral, Cafergot, Elavil, Tofranil et Mellaril, et tout un cocktail de somnifรจres que je prenais dans le cabinet du mรฉdecin avec lโespoir de me rรฉveiller dรฉlivrรฉe. Je nโeus pas cette chance. Finalement, ce mรชme neurologue mโenvoya ร lโhรดpital et me mit sous Thorazine, une drogue antipsychotique. Ces huit jours de stupeur passรฉs dans le service de neurologie auprรจs dโune compagne de chambre รขgรฉe mais dโune รฉtonnante agilitรฉ, victime dโune attaque, quโon attachait chaque soir dans son lit ร lโaide dโun jeu dโentraves qualifiรฉ du joli nom de โbouquetโ et qui, chaque soir, bravait les infirmiรจres en se libรฉrant de ses liens pour sโenfuir dans les couloirs, ces jours รฉtranges, droguรฉs, ponctuรฉs de visites de jeunes gens en blouse blanche qui me prรฉsentaient des crayons afin que je les identifie, me demandaient quel jour on รฉtait, et quelle annรฉe, et comment sโappelait le prรฉsident, me piquaient avec de petites aiguilles โ sentez-vous ceci ? โ et, rarement, dโun signe de la main adressรฉ de la porte par le Tsar du Mal de Tรชte en personne, le Dr C., un homme qui mโignorait la plupart du temps et paraissait irritรฉ que je ne coopรจre pas, ne guรฉrisse pas, demeurent dans ma mรฉmoire comme un temps de comรฉdie noire, la plus noire qui fรปt. Personne ne savait vraiment ce que jโavais.
Siri Hustvedt in La femme qui tremble : Une histoire de mes nerfs
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