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Des sentiments

Cadre d'esprit - joyeux, porcelaine sur toile, Caroline Cheng

En allant plus loin, on remarque que la rĂ©fĂ©rence Ă  l’organisme est dominĂ©e par une rĂ©gion corporelle : le vieux monde intĂ©rieur des organes situĂ©s dans l’abdomen, le thorax et l’Ă©paisseur de la peau, ainsi que les processus chimiques qui leur sont associĂ©s. Les contenus des sentiments qui dominent notre esprit conscient correspondent en grande partie Ă  l’activitĂ© continue des organes : le degrĂ© de contraction ou de relaxation des muscles lisses qui forment les parois tubulaires de la trachĂ©e, des bronches ou encore des intestins, ainsi que les innombrables vaisseaux sanguins de la peau et des cavitĂ©s viscĂ©rales. L’Ă©tat de la muqueuse occupe Ă©galement une place importante parmi ces contenus songez Ă  votre gorge quand elle est sĂšche, hydratĂ©e ou douloureuse ; ou Ă  votre Ɠsophage et Ă  votre estomac lorsque vous avez trop mangĂ© ou que la faim vous tenaille. Le contenu type de nos sentiments dĂ©pend du degrĂ© de bon ou de mauvais fonctionnement des organes Ă©voquĂ©s ci-dessus : rĂ©gulier et sans nuage, ou laborieux et instable. Et pour compliquer le tout, les divers Ă©tats de ces organes sont le rĂ©sultat de l’action de molĂ©cules chimiques (qui circulent dans le sang ou qui sont gĂ©nĂ©rĂ©es dans les terminaisons nerveuses rĂ©parties Ă  travers les organes), comme le cortisol, la sĂ©rotonine, la dopamine, les opiacĂ©s endogĂšnes et l’ocytocine. Certains de ces produits et de ces Ă©lixirs sont si puissants qu’ils agissent de maniĂšre instantanĂ©e. Enfin, le degrĂ© de tension ou de relaxation des muscles volontaires contribue Ă©galement au contenu des sentiments. On pense par exemple aux diffĂ©rentes configurations d’activation musculaire de notre visage. Elles sont si Ă©troitement liĂ©es Ă  certains Ă©tats Ă©motionnels que leur dĂ©ploiement et les expressions qui en rĂ©sultent peuvent rapidement faire naĂźtre certains sentiments, tels que la joie ou la surprise. Nous n’avons pas besoin de nous regarder dans un miroir pour savoir ce que nous ressentons Ă  cet instant prĂ©cis.

… Les sentiments nous fournissent d’importantes informations sur l’Ă©tat du vivant, mais ils ne sont pas de simples « informations » (au sens strictement informatique du terme). Les sentiments de base ne sont pas des abstractions. Ils sont des expĂ©riences du vivant, fondĂ©es sur des reprĂ©sentations de configurations du processus vital. Comme nous l’avons soulignĂ©, les sentiments peuvent ĂȘtre intellectualisĂ©s. Nous pouvons les traduire en idĂ©es et en mots, qui dĂ©crivent la physiologie d’origine. Il arrive assez frĂ©quemment que nous nous rĂ©fĂ©rions Ă  un sentiment particulier sans nĂ©cessairement le ressentir, ou en ressentant une version amoindrie de l’original.

… Le concept prĂ©cis de « sentiment » ne s’applique qu’Ă  certains aspects de l’Ă©vĂ©nement: l’Ă©nergie ou l’aisance avec laquelle je descends l’escalier; l’enthousiasme que j’y mets; le plaisir de marcher sur le sable et d’ĂȘtre prĂšs de l’ocĂ©an – comme la fatigue que j’Ă©prouverai peut-ĂȘtre en remontant les marches. Les sentiments sont avant tout liĂ©s Ă  la qualitĂ© de l’Ă©tat de la vie au sein du vieux monde intĂ©rieur de l’organisme, quelle que soit la situation pendant le repos, pendant une activitĂ© visant un objectif prĂ©cis, ou – fait important pendant la rĂ©action aux pensĂ©es qui nous traversent l’esprit. Ces pensĂ©es peuvent ĂȘtre provoquĂ©es par une perception du monde extĂ©rieur ou par la remĂ©moration d’un Ă©vĂ©nement passĂ© stockĂ© dans notre mĂ©moire.

Antonio R. Damasio in L’Ordre Ă©trange des choses

Antonio Damasio montre que le vivant porte en lui une force irrĂ©pressible, l’homĂ©ostasie, qui Ɠuvre Ă  la continuation de la vie et en rĂ©gule toutes les manifestations, qu’elles soient biologiques, psychologiques et mĂȘme sociales.
L’Ordre Ă©trange des choses dĂ©crit comment, dans le cours d’une gĂ©nĂ©alogie invisible, les Ă©motions, les sentiments, le fonctionnement de l’esprit, mais aussi les formes les plus complexes de la culture et de l’organisation sociale, s’enracinent dans les organismes unicellulaires les plus anciens. Son analyse n’est pas sans entrer en rĂ©sonance avec les anciennes pratiques taoĂŻstes qui se fondent sur la mise en relation des Ă©motions et des organes .

Illustration des cinq organes internes
Les cinq organes internes de la médecine traditionnelle chinoise

L’expression chinoise 憅曠 nĂši yÄ«n se traduit par causes (曠 yÄ«n) internes (憅 nĂši) des maladies, des causes qui sont essentiellement de nature Ă©motionnelle. La mĂ©decine traditionnelle chinoise les qualifie d’internes parce qu’elle considĂšre que nous sommes en quelque sorte maĂźtres de nos Ă©motions, puisqu’elles dĂ©pendent de nous bien plus que des facteurs extĂ©rieurs. À preuve, le mĂȘme Ă©vĂ©nement extĂ©rieur pourra dĂ©clencher une certaine Ă©motion chez une personne et une Ă©motion complĂštement diffĂ©rente chez une autre. Les Ă©motions reprĂ©sentent des modifications de l’esprit en rĂ©ponse Ă  une perception trĂšs personnelle des messages et des stimulus de l’environnement.

À chaque Ă©motion son organe

Cinq Ă©motions fondamentales peuvent causer des maladies quand elles sont en dĂ©sĂ©quilibre. En accord avec la thĂ©orie des cinq agirs, chaque Ă©motion est associĂ©e Ă  un organe qu’elle peut affecter particuliĂšrement. En effet, la mĂ©decine traditionnelle chinoise conçoit l’ĂȘtre humain de façon globale et ne fait pas de sĂ©paration entre le corps et l’esprit. Elle considĂšre que chaque organe joue non seulement un rĂŽle physique, mais possĂšde aussi des fonctions mentales, Ă©motives et psychiques.

Si nos organes sont Ă©quilibrĂ©s, nos Ă©motions le seront aussi, et notre pensĂ©e sera juste et claire. Par contre, si une pathologie ou un dĂ©sĂ©quilibre affecte un organe, nous risquons de voir l’Ă©motion associĂ©e en subir les contrecoups. Dans ce cas, aucune raison Ă©motive extĂ©rieure n’explique l’apparition de ces sentiments.

Pour la MTC, il est clair que les Ă©motions sont mĂ©morisĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du corps, le plus souvent Ă  l’insu de notre conscience. Cela explique Ă©galement que la puncture d’un point puisse libĂ©rer des Ă©motions.

Si le dĂ©sĂ©quilibre d’un organe peut perturber les Ă©motions, l’inverse est aussi vrai. La MTC considĂšre que vivre des Ă©motions est normal et important, et qu’elles font partie de la sphĂšre habituelle d’activitĂ© du mental. Par contre, bloquer l’expression d’une Ă©motion, ou au contraire, la vivre avec une intensitĂ© excessive ou sur une pĂ©riode anormalement longue, risque de dĂ©sĂ©quilibrer l’organe qui lui est associĂ© et de crĂ©er une pathologie physique.

Le dĂ©sĂ©quilibre d’une des cinq Ă©motions fondamentales identifiĂ©es par la MTC, ou le dĂ©rĂšglement de leur organe associĂ©, peut causer toutes sortes de problĂšmes physiques ou psychologiques. Dans ce contexte les Ă©motions doivent ĂȘtre prises dans leur sens large et qu’elles incluent un ensemble d’Ă©tats Ă©motifs connexes.

äș”èĄŒ wǔ xĂ­ng

Les anciens Chinois avaient une comprĂ©hension unique de l’univers. Ils percevaient les nombreuses façons dont la vie fonctionnait et dĂ©veloppaient des modĂšles qui les exprimaient. Ces modĂšles incluent la thĂ©orie du yin~yang, le taiji et celle des cinq agirs. Toute vie peut ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e dans ces modĂšles. L’une des dĂ©couvertes les plus pĂ©nĂ©trantes des anciens Chinois Ă©tait que ces modĂšles Ă©taient des systĂšmes de correspondances. La capacitĂ© de percevoir ou de prĂ©dire comment une correspondance peut en influencer une autre est l’essence du modĂšle mĂ©dical chinois. Le qi gong thĂ©rapeutique utilise ce modĂšle classique pour influencer les correspondances afin d’amener le corps Ă  l’Ă©quilibre et Ă  l’harmonie.

agirsèĄŒxĂ­ngorganes臟zĂ ngesprits焞shĂ©nsentimentèȘŒzhĂŹ
bois朚mĂčfoie 肝 gān Ăąme psychique魂hĂșncolĂšre 怒 nĂč
feu火huǒcƓur濃xÄ«nesprit焞shĂ©njoie斜xǐ
terre期tǔrateè„ŸpĂ­idĂ©ation et direction意yĂŹrĂ©flexion思sÄ«
mĂ©tal金jÄ«npoumonè‚șfĂšiĂąme corporelle魄pĂČtristesseæ‚Čbēi
eauæ°Žshuǐreinè‚ŸshĂšnvolontĂ© et actionèȘŒzhĂŹpeur恐kǒng

Les systĂšmes de correspondances, basĂ©s sur la catĂ©gorisation de toute la vie en modĂšles universels, y compris le yin~yang et les cinq agirs, relient un flux de relations. Ces systĂšmes comportent la capacitĂ© d’influencer une correspondance en influençant une correspondance distale ou connexe. Par exemple, si l’ Ăąme corporelle (魄 pĂČ) est dĂ©sĂ©quilibrĂ©e et qu’une personne souffre de tristesse, le traitement des poumons peut influencer cette condition. 

Chacune des cinq phases a de nombreuses correspondances ; quelques-uns des principaux sont les couleurs, les émotions, les organes, les organes sensoriels, le shen, les sons et les formes.

Le qi gong thĂ©rapeutique utilise une ou plusieurs de ces correspondances pour influencer les aspects physiques, mentaux et spirituels d’une personne.

ćŽéŸłć…­ć­—èŻ€ wĂș yÄ«n liĂč zĂŹ juĂ©

è”·ćŠżæŸé™äž‰è°ƒ
第侀 è”· 肝 苄虚 时 盼çžȘ 静
珏äșŒè”·ćżƒć‘”éĄ¶äžŠèżžć‰æ‰‹
第侉 è”· è„Ÿç—… ć‘Œ 时 饻 æ’źćŁ
第曛 è”· è‚ș 撌 摬 气 手 揌 擎
珏äș” è”· è‚Ÿ ćč 抱 揖 膝

L’une des pratiques mĂ©dicales de qi gong les plus anciennes et les plus populaires est celle des six sons de guĂ©rison. Les sons de guĂ©rison sont une pratique ancienne. La plupart des qi gong ont de nombreuses variantes, et les six sons de guĂ©rison ne font pas exception. Toutes les traditions ont un son, et certaines incluent des postures ou des formes qui reflĂštent les cinq agirs. Il existe des formes qui incluent Ă©galement une posture, une couleur, des Ă©motions et un son. 

Le but fondamental des sons de guĂ©rison est d’influencer un organe et ses correspondances en appliquant les trois ajustements : posture, respiration et intention. 

  • Du point de vue de la mĂ©decine traditionnelle chinoise, l’influence peut inclure l’Ă©limination de la chaleur (热 rĂš) ou du vent (风 fēng) ou la dissolution de la stagnation du qi (æ°Łæ»Ż qĂŹ zhĂŹ). 
  • D’un point de vue psycho-Ă©motionnel, les sons curatifs peuvent libĂ©rer les Ă©motions dĂ©favorables d’un organe et permettre la reconnexion Ă  la vertu naturelle de l’organe. 
  • Et d’un point de vue spirituel, les sons de guĂ©rison s’accordent aux cinq esprits (äș”ç„ž wǔ shĂ©n). L’harmonisation avec les cinq aspects de la conscience permet Ă  une personne d’unir son yi ou son attention (意 yĂŹ) avec son souffle (æ°Ł qĂŹ) et son corps (體 tǐ) comme un tout intĂ©grĂ©, permettant l’expression naturelle de l’harmonie et de l’Ă©quilibre. 
  • Du point de vue du chaman, le ć·« wĆ« de la Chine ancienne utilisait le qi gong pour s’unir aux esprits du ciel, intĂ©grant le ciel et la terre. La tradition taoĂŻste 䞉枅 sān qÄ«ng mettait l’accent sur le fait de cultiver la connexion des esprits du ciel et de l’humanitĂ© ; ils ont dĂ©veloppĂ© des mĂ©thodes pour amĂ©liorer ces relations. 

䞭醫䞉毶 zhƍng yÄ« sān bǎo

Les sons de guĂ©rison peuvent influencer les trois trĂ©sors de la mĂ©decine chinoise : çČŸ jÄ«ng, æ°Ł qĂŹ, 焞 shĂ©n ou le physique, le mental et le spirituel. 

Les sons de guĂ©rison sont l’une des pratiques mĂ©dicales de qi gong les plus efficaces. Ils Ă©vacuent la chaleur et les toxines, refroidissent le corps, libĂšrent une Ă©nergie et un qi émotionnel dĂ©favorables et Ă©tablissent le lien avec la vertu naturelle du shĂ©n. 


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