Du bonheur et de la vertu

Paradigme

Aristote, dans Lโ€™ร‰thique ร  Nicomaque, montre quโ€™il y a une vรฉritรฉ du dรฉsir; le dรฉsir a une fin. La morale nโ€™est pas affaire de ยซvaleursยป, mais de bien propre ร  lโ€™homme, susceptible dโ€™รชtre connu par la raison qui examine la fin naturelle des รชtres. Quand on connaรฎt la fin naturelle de lโ€™homme, on peut dire quโ€™il est vrai ou faux que telle ou telle action est bonne ou mauvaise pour lโ€™homme.

Il peut รชtre intรฉressant de confronter la pensรฉe grecque et la pensรฉe chinoise, en particulier taoiste. Si ces sagesses ne sont pas identiques, elles se recoupent et s’interrogent mutuellement.

Buste d'Aristote. Marbre, copie romaine d'un original grec en bronze de Lysippse (vers 330 AEC).

Le bonheur humain

La fin derniรจre de lโ€™homme

Toute connaissance, toute action, toute dรฉlibรฉration tendent vers une fin. Je puis vouloir une chose en vue dโ€™une autre, et cette autre elle-mรชme en vue dโ€™une troisiรจme, mais il y a nรฉcessairement une fin derniรจre de toutes nos activitรฉs, un but suprรชme. Sinon, lโ€™on se perdrait dans une rรฉgression ร  lโ€™infini, et nous voudrions sans jamais rien vouloir, ce qui est absurde. Il faut donc reconnaรฎtre une fin voulue pour elle-mรชme.

Tout le monde tombera dโ€™accord; cette fin, cโ€™est le bonheur. Cโ€™est sa recherche qui nous pousse ร  lโ€™action. Si vous demandez ร  quelquโ€™un pourquoi il fait ceci et cela, et ainsi de suite en remontant de but en but, il finira par vous dire: ยซPour รชtre heureux.ยป Et le questionnement sโ€™arrรชtera. On ne peut en effet demander ร  quoi sert le bonheur, cโ€™est une question absurde: le bonheur ne sert ร  rien, puisquโ€™il est le bien dรฉsirable en soi, pour lui-mรชme; on ne peut le vouloir comme un moyen.

Quโ€™est-ce que le bonheur ?

Mais si les hommes sโ€™entendent sur le mot ยซbonheurยป, ils sont loin de sโ€™accorder sur la chose. Est-ce la gloire, les plaisirs, lโ€™argent, la connaissance, lโ€™amourโ€ฆ ?

La fin derniรจre de lโ€™ล“il est de bien voir, cโ€™est-ร -dire de rรฉaliser excellemment sa fonction propre. De mรชme, le but dernier du guitariste, en tant quโ€™il est guitariste, est de bien jouer de la guitare. Pour connaรฎtre la fin suprรชme dโ€™un รชtre il faut donc partir de sa fonction spรฉcifique (une chaussure peut servir ร  enfoncer un clou, mais ce nโ€™est pas lร  sa fin spรฉcifique).

De mรชme, lโ€™homme peut รฉprouver des plaisirs sensuels, exercer sa force, mais ce ne sont pas ses fonctions propres; il les partage avec les animaux. Sa diffรฉrence spรฉcifique, cโ€™est lโ€™รขme rationnelle. Sa fin suprรชme sera donc lโ€™activitรฉ rationnelle, exercรฉe selon lโ€™excellence (aretรจ), autrement dit selon la vertu (aretรจ).

En grec ancien, le terme dโ€™arรฉtรฉ (แผ€ฯฮตฯ„ฮฎ ) signifie, au sens le plus fondamental, l’excellence. C’est une notion intimement liรฉe avec le fait de remplir une fonction ou de mener ร  bien une tรขche ; celui qui vit selon lโ€™arรฉtรฉ est celui qui rรฉalise son plein potentiel. Dans la culture grecque la plus ancienne, lโ€™arรฉtรฉ consiste dans le courage et la force face ร  l’adversitรฉ. Elle est ce ร  quoi tout homme doit aspirer.

Dans ses poรจmes, Homรจre l’associe frรฉquemment avec la bravoure, mais encore davantage ร  l’efficacitรฉ. L’homme ou la femme qui rรฉalise lโ€™arรฉtรฉ est une personne qui sait atteindre ses buts, qui fait usage de toutes ses facultรฉs – force, bravoure, esprit, ruse, acuitรฉ – pour obtenir des rรฉsultats rรฉels.

Dans le monde homรฉrique, lโ€™arรฉtรฉ concerne toutes les aptitudes et les potentialitรฉs que les hommes possรจdent. Le concept constitue un universel anthropocentrรฉ ou du moins rรฉservรฉ aux humains ; il prรฉsuppose un rรฉfรฉrent dans lequel les actions des hommes ont une rรฉelle importance, oรน le monde est un lieu de conflit et de difficultรฉ, et oรน la valeur et le sens se mesurent selon le critรจre de l’effectivitรฉ individuelle dans le monde.

ๅพท dรฉ
vertu, moralitรฉ, volontรฉ, bontรฉ, bienveillance
้“ๅพท็ถ“ dร o dรฉ jฤซng
le livre de la voie et de la vertu
็„ก็‚บ wรบ wรฉi
laisser les choses suivre leur cours, laisser-faire

Lโ€™arรฉtรฉ est ร  rapprocher de la notion taoiste de dรฉ. Dรฉ, traduit en gรฉnรฉral par ยซ vertu ยป, a essentiellement en chinois moderne le sens de ยซ vertu morale ยป, mais a eu autrefois tout comme son รฉquivalent franรงais le sens d’ ยซ effet ยป ou de ยซ pouvoir ยป. Le dรฉ dรฉsigne l’action dรฉcoulant du dร o, la manifestation du dร o dans les รชtres et les choses.

Le taoรฏste doit cultiver le dรฉ, cโ€™est-ร -dire suivre le flux naturel des choses sans le perturber ou tenter de le modifier. Le dรฉ se manifeste par le wรบwรฉi, ou art du non agir, qui doit mener ร  lโ€™harmonie intรฉrieure. Loin de signifier quโ€™il ne faut rien faire, le wรบwรฉi implique plutรดt de choisir ses actions en accord avec le dร o.

Lโ€™action et les vertus

Ce quโ€™est le bonheur

Mais quโ€™est-ce donc que ยซlโ€™activitรฉ de la raisonยป? La raison peut รชtre active de deux maniรจres: soit en se livrant ร  la pure connaissance (thรฉoria), oรน elle est seule en jeu, soit en rรฉglant lโ€™action de lโ€™homme dans le monde, oรน elle dirige le dรฉsir.

Lโ€™action elle-mรชme se divise en ยซproductionยป (poiรจsis), dont la fin est une ล“uvre extรฉrieure (arts et technique), et en ยซactionยป pure (praxis), plus noble, qui a sa fin en elle-mรชme (amitiรฉ, relations humainesโ€ฆ).

Le bonheur consiste donc dโ€™une part et principalement dans la contemplation, dโ€™autre part dans lโ€™action pure, rรฉglรฉe par la raison (les biens matรฉriels, la santรฉ ne sont nullement รฉtrangers au bonheur; ils y aident, mais ne le constituent pas).

Contemplation et action doivent sโ€™exercer selon la vertu.

La vertu

La vertu est ce qui porte une chose ร  sa perfection. Il y a deux sortes de vertus: les vertus morales, perfectionnant le dรฉsir, qui se soumet ร  la raison, en vue de lโ€™action, et les vertus intellectuelles, perfectionnant lโ€™intelligence seule, en vue de la contemplation.

Savoir le bien nโ€™est pas encore le faire, car la raison est affrontรฉe au dรฉsir, qui se rebelle et rรฉsiste. Ensuite, si le mรฉchant ignore le bien, cโ€™est cette ignorance mรชme qui est coupable. Cโ€™est lui qui, ร  force dโ€™actes mauvais, sโ€™est dรฉnaturรฉ; il prรฉfรจre ses plaisirs ร  la rรฉalisation difficile de sa nature.

Il faut donc former le dรฉsir au bien, lโ€™exercer, le faรงonner. La vertu nโ€™est donc ni une pure connaissance ni une action isolรฉe, mais une habitude, une disposition stable et durable de la volontรฉ, acquise par lโ€™exercice, ร  bien agir. Lโ€™homme vraiment vertueux nโ€™รฉprouve nulle contrainte ร  lโ€™รชtre, il lโ€™est joyeusement, conscient de rรฉaliser ainsi sa nature. La vertu consiste en un juste milieu, dรฉterminรฉ par la raison de lโ€™homme prudent.

Le juste milieu

Le juste milieu dรฉfinit la perfection: ce ร  quoi lโ€™on ne peut rien รดter ni ajouter. Le juste milieu nโ€™est pas une moyenne, mais un sommet entre le dรฉfaut et lโ€™excรจs, une ligne de crรชte.

Ainsi le courage est-il le juste milieu entre la tรฉmรฉritรฉ et la lรขchetรฉ: non pas lโ€™absence de crainte, mais son affrontement. La tempรฉrance est le juste milieu entre lโ€™insensibilitรฉ inhumaine et la dรฉbauche.

Appliquez-vous ร  garder en toute chose le juste milieu.– Confucius

– Confucius

La justice est la vertu de la relation avec les autres; elle consiste ร  attribuer ร  chacun ce qui lui revient. Il faut distinguer la justice commutative, qui rรจgle les รฉchanges, et la justice distributive, qui rรจgle les distributions. La premiรจre respecte une รฉgalitรฉ stricte, arithmรฉtique: donnant-donnant. Lโ€™autre respecte une รฉgalitรฉ proportionnelle: non pas la mรชme chose ร  tout le monde, mais ร  chacun selon son mรฉrite. Lโ€™รฉgalitรฉ de la justice nโ€™est donc pas forcรฉment une รฉgalisation indiffรฉrenciรฉe, mais un traitement impartial, et, par consรฉquent, respectueux des mรฉrites comparรฉs.

Lโ€™homme supรฉrieur est celui qui a une bienveillance รฉgale pour tous, et qui est sans รฉgoรฏsme et sans partialitรฉ.– Confucius

– Confucius

Pรฉnรฉtrer dans un jardin chinois, c’est entrer dans la pensรฉe chinoise et surtout dans la pensรฉe taoรฏste. Dans la Chine traditionnelle, le confucianisme avait inventรฉ le moyen d’รฉviter la violence dans la sociรฉtรฉ en crรฉant les rรจgles du jeu social, qu’on appelait les rites. Il dรฉfinissait les devoirs que chacun devait remplir pour assurer la pรฉrennitรฉ de la famille et de l’ร‰tat. Le taoรฏsme, lui, prรฉconisait de suivre la nature et mรชme, comme Yang Zhu, sa nature individuelle, car toute interfรฉrence dans le cours naturel des choses ne pouvait que provoquer des malheurs ; en politique, le meilleur dirigeant รฉtait donc celui qui s’abstenait d’agir. C’รฉtait sur cette pensรฉe que s’appuyaient ceux qui refusaient les lois de la sociรฉtรฉ et se retiraient pour vivre au fond des montagnes afin d’รฉpouser le rythme de l’univers. Ces deux courants n’รฉtaient pas opposรฉs que si l’on poussait chacun ร  l’extrรชme et si l’on avait oubliรฉ le principe du juste milieu. En fait, ils รฉtaient plus complรฉmentaires qu’opposรฉs. La plupart des lettrรฉs, aprรจs avoir payรฉ leur dรป ร  la sociรฉtรฉ, avoir รฉtรฉ pรจres de famille et fonctionnaires, se croyaient le droit ร  un certain รขge de se dรฉtacher du monde et, disciples de Candide, de cultiver enfin leur jardin, lieu idรฉal de cette retraite. L’esthรฉtique du jardin รฉtait donc insรฉparable de la pensรฉe taoรฏste. Il s’agissait de crรฉer un modรจle rรฉduit de la nature avec ses montagnes et riviรจres, ses falaises et ses lacs, ses ouvertures et ses refuges cachรฉs, sa permanence et ses saisons. Le taoรฏsme, bien que ni Lao zi ni Zhuang zi n’aient parlรฉ d’art, รฉtait devenu l’esthรฉtique sous-jacente ร  toutes les crรฉations artistiques : maรฎtriser la technique pour ensuite l’oublier, dรฉpasser la conscience rationnelle pour suivre tout ยซย naturellementย ยป sa main confondue avec celle qui crรฉe l’univers, retrouver la mentalitรฉ de bรฉbรฉ aprรจs รชtre passรฉ par le savoir. Le jardin avait un avantage : on pouvait certes l’installer au milieu de la campagne, mais aussi bien dans les villes, ร  l’abri de murs ; et vivre en ermite, ร  la fois proche et loin des ambitions et tracas du monde, dans un espace clos qui restait ร  la mesure de l’homme, puisque crรฉรฉ par lui.
– Jacques Pimpaneau, in Dans un jardin en Chine

– Jacques Pimpaneau, in Dans un jardin en Chine

La prudence

Le juste milieu doit รชtre ร  chaque fois dรฉterminรฉ selon la situation. Il est la fin que vise la volontรฉ, mais il faut encore rรฉflรฉchir aux meilleurs moyens de lโ€™atteindre. Je puis avoir la ferme volontรฉ dโ€™รชtre juste sans savoir quoi faire pour lโ€™รชtre.

Cโ€™est ร  lโ€™intelligence pratique, qui regarde les choses particuliรจres et changeantes, que revient cette tรขche dรฉlicate; sa vertu, intellectuelle, est la prudence. ยซLa vertu morale assure la rectitude du but que nous poursuivons, et la prudence celle des moyens pour y parvenir.ยป.

Lโ€™amitiรฉ et la contemplation

Avoir un ami

L’accomplissement de cette vie morale perfectionnรฉe par les vertus est la relation ร  autrui.

Dans lโ€™ร‰thique ร  Nicomaque, Aristote appelle ฯ†ฮนฮปฮฏฮฑ l’affection qui fait que nous aimons un รชtre pour ce qu’il est et non pour ce qu’il peut nous apporter.

Lโ€™amitiรฉ diffรจre en cela de lโ€™amour intรฉressรฉ qui nous fait aimer quelquโ€™un pour nous-mรชme, et pour les avantages, plaisirs ou utilitรฉ que nous pouvons en tirer โ€“ et non pour lui-mรชme. Lโ€™ami est un autre moi-mรชme. Entre les amis, plus besoin de justice; ce quโ€™elle commande entre les hommes qui ne sont pas amis, cโ€™est lโ€™amitiรฉ qui le fait ici spontanรฉment.

Cet amour dรฉsintรฉressรฉ et rรฉciproque donne ร  lโ€™รขme humaine une assise quโ€™elle ne peut avoir seule, une sorte de complรฉtude que sa nature infirme appelle naturellement. Lโ€™homme ne se suffit pas ร  lui-mรชme. Le moi commence ร  deux.

ไป rรฉn
humanitรฉ, bienveillance, amande, pรฉpin, bon, bienveillant
ไบบ rรฉn
personne, homme, รชtre humain, homo sapiens

Pour la pensรฉe chinoise l’homme – ไบป rรฉn – a besoin de sa relation ร  l’autre, d’รชtre deux – ไบŒ รจr – pour avoir la qualitรฉ d’humanitรฉ – ไป rรฉn -, pour รชtre pleinement humain.

Lโ€™amitiรฉ des contemplatifs

Le bonheur de lโ€™amitiรฉ nโ€™est pas tout. Reste la contemplation de Dieu. Elle est le bonheur suprรชme, couronnรฉ par le plus noble plaisir. Elle connaรฎt toutefois des intermittences tant elle est difficile. Il faut noter que lโ€™amitiรฉ la plus solide est lโ€™amitiรฉ qui lie les amoureux de la vรฉritรฉ car, suspendue ร  lโ€™รฉternel, elle se garantit de toutes les inconstances et mรฉdiocritรฉs de la vie, sโ€™alimente et se renforce contre toute rupture ร  la source de toute jeunesse et de toute vie. Ce commun amour dโ€™un bien qui ne sโ€™amoindrit pas de son partage est lโ€™รฉtoile fixe des amitiรฉs indestructibles.

Le dynamisme ร  la source de lโ€™action, cโ€™est le dรฉsir. Mais il a une fin naturelle: le bonheur, qui rรฉside en la rรฉalisation de notre nature. Cโ€™est ร  lโ€™intelligence, ร  la raison pratique, dโ€™รฉclairer le dรฉsir sur cette fin, et de trouver les moyens propres ร  le rejoindre. Les vertus, les devoirs, la dimension impรฉrative de la morale font partie de ces moyens: le devoir nโ€™est pas arbitraire, mais intรฉgrรฉ dans une perspective plus vaste, dont la ligne de fuite est la quรชte du bonheur.

Alors que Bankei, le grand maรฎtre zen, enseignait au temple de Ryumon, un prรชtre Shinshu, jaloux de son auditoire impressionnant, voulut discuter avec lui.

Bankei รฉtait en train de parler lorsque le prรชtre se prรฉsenta, et celui-ci provoqua un tel dรฉsordre que Bankei sโ€™interrompit pour lui demander ce quโ€™il voulait.

โ€“ ยซ Le fondateur de notre secte, dit le prรชtre avec arrogance, avait des pouvoirs si miraculeux quโ€™il pouvait รฉcrire son nom alors quโ€™il se tenait sur lโ€™une des rives du fleuve, un pinceau ร  la main, et que son serviteur รฉtait sur lโ€™autre rive avec une feuille de papier. Es-tu capable dโ€™une chose aussi remarquable ? ยป

Bankei rรฉpondit dโ€™un ton lรฉger :
โ€“ ยซ Ces tours de passe-passe ne sont pas dans la maniรจre du Zen. Mon miracle ร  moi, cโ€™est de manger quand jโ€™ai faim et de boire quand jโ€™ai soif. ยป


En savoir plus sur Tiandi

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour rรฉduire les indรฉsirables. En savoir plus sur la faรงon dont les donnรฉes de vos commentaires sont traitรฉes.

En savoir plus sur Tiandi

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accรจs ร  lโ€™ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

En savoir plus sur Tiandi

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accรจs ร  lโ€™ensemble des archives.

Poursuivre la lecture