Dโoรน viennent les peintres chinois ? Leur origine est diverse, mais souvent ils ont appartenu ร des familles de lettrรฉs, de hauts fonctionnaires, occupant des postes importants et souvent leurs pรจres รฉtaient eux-mรชmes peintres. Mais nous avons aussi le cas inverse, celui de peintres issus de familles trรจs pauvres, de pauvres errants, abritรฉs dans des ermitages, sโadonnant ร la boisson. Lโivresse participe de leur comportement extravagant, surtout chez les bouddhistes Chan : on cite le cas de peintres, trempant leur chevelure dans la peinture et en barbouillant ensuite le papier.




Avant dโaller se retirer dans un des centres Chan de Hangzhou, Liang kai devait mener une carriรจre acadรฉmique, puisquโil fut mรชme rรฉcompensรฉ par le ruban dโor. Cโest dire que son pinceau, apparemment libre, ivre mรชme, รฉtait toujours gouvernรฉ et que, derriรจre le geste spontanรฉ, il y avait une maรฎtrise acquise par une discipline sรฉvรจre. Nous sommes lร au cลur de la thรฉorie et de la pratique Chan : une constante mรฉditation intรฉrieure, un approfondissement de sa propre rรฉalitรฉ insรฉparable de celle de lโunivers, une fusion avec le Dao, sa mouvance et son perpรฉtuel renouvellement. Taoรฏsme et bouddhisme incitaient ร ce dรฉtachement, ร ce vide vรฉcu ; et, ร partir de lร , tout devenait possible, la cรฉlรฉbration respectueuse comme la dรฉrision le plus iconoclaste.
้ไธญไฝ
ๅผต่ชช
้ๅพๆจ็กๆฅต
ๅฝๅๆช้ๆ
ๅๅฎน็ๆฏ่
ๅบ่ช็ธฝๆ่ฉฉ
composรฉ dans lโivresse
Zhฤng Shuล
ivre ma joie est sans limite
bien plus quโavant dโรชtre ivre
chaque geste est une danse
chaque parole un poรจme
L’art poรฉtique chinois doit jouer, en mรชme temps, sur tous les fronts : les mots, les images, les symboles, les allusions โฆ mais aussi les sons, les rimes, les rythmes, les allitรฉrations, la suite des accents et leur mรฉlodie โฆ ร quoi, il faut encore ajouter l’esthรฉtique graphique intrinsรจque des sinogrammes utilisรฉs et, pour couronner l’ensemble, la calligraphie dont il existe plusieurs styles classiques dont le style herbes folles : le poรจme devient alors ลuvre picturale d’ailleurs souvent ornรฉe d’une aquarelle ร l’encre de Chine.

Si la vie est comme un grand songe,
Li Bo – Un jour de printemps
A quoi bon tourmenter son existence !
Pour moi je mโenivre tout le jour,
Et quand je viens ร chanceler, je mโendors au pied des premiรจres colonnes.
A mon rรฉveil je jette les yeux devant moi :
Un oiseau chante au milieu des fleurs ;
Je lui demande ร quelle รฉpoque de lโannรฉe nous sommes.
Il me rรฉpond : A lโรฉpoque oรน le souffle du printemps fait chanter lโoiseau.
Je me sens รฉmu et prรชt ร soupirer,
Mais je me verse encore ร boire ;
Je chante ร haute voix jusquโร ce que la lune brille,
Et ร lโheure oรน finissent mes chants, jโai de nouveau perdu le sentiment de ce qui mโentoure.
Ces deux amis reprรฉsentent les deux tendances de l’รขme chinoiseย : Li Bo, taoรฏste anarchique, exprime la tendance dionysiaque, en quรชte de l’ivresse de la natureย ; Du Fu, par contre, est l’homme social engagรฉ, le tenant de l’orthodoxie confucianiste.
Nuit blanche, la lune est un arc sans corde
Fu Du in Il y a un homme errant
la mรจche de la lampe est ร moitiรฉ consumรฉe
le vent hurle ร la montagne, les daims sont agitรฉs
des arbres s’abattent, effrayant les cigales
je pense soudain aux mets succulents ร l’est du fleuve
et en mรชme temps, je me souviens d’un bateau sous la neige
des chants barbares s’รฉlรจvent, envahissant jusqu’aux รฉtoiles
je me sens vide, ici, tout ร l’extrรฉmitรฉ du ciel
Pour le poรจte chinois de jadis, le vin est aussi important que l’encre ou le pinceau. L’ivresse qu’il procure permet de s’accorder au cours naturel des choses, d’entrer en communion avec les circonstances, d’รชtre en phase avec le flux de l’instant รฉternellement prรฉsent. Le vin introduit l’homme ร une sagesse au-delร de toute morale : il permet d’oublier le passรฉ et de faire fi de l’avenir pour se consacrer entiรจrement au prรฉsent, dans une merveilleuse contemplation du monde.

Par รฉcriture folle, il faut entendre un style particulier de calligraphie chinoise crรฉรฉ au VIIIe siรจcle, ร lโรฉpoque oรน la culture des Tang brille encore de tout son รฉclat avec les deux plus grands poรจtes de la Chine, ๆๆธค Lว Bรณ (701-762) et ๆ็ซ Dรน Fว (710-772). Lโoriginalitรฉ de cette calligraphie tient ร ce que ses crรฉateurs, ๅผตๆญ Zhฤng Xรน (695-759), fervent adepte du taoรฏsme, et ๆท็ด Huรกisรน (725-785), excentrique moine zen, en ont appuyรฉ lโexรฉcution sur la transe que leur procurait lโivresse bachique.

Les graphies en รฉcriture folle โ plus prรฉcisรฉment en cursive folle (็่ kuรกngcวo) โ, qui ne sont guรจre lisibles que par celui qui connaรฎt dรฉjร le texte traitรฉ par le calligraphe. Cโest que celui-ci, dans son ivresse, se laisse possรฉder par une frรฉnรฉsie qui fait sortir ses tracรฉs de toutes les rรจgles habituelles. Zhฤng Xรน, rapporte le poรจte ๆ้ Lว Qรญ (690-651), aprรจs avoir bu, ยซ se lรจve soudain piquรฉ par lโinspiration / poussant cris et hurlements / fait glisser son pinceau comme un mรฉtรฉore / et รฉclabousse dโencre les murs blancs ยป. Mais, si emportรฉ que soit le pinceau qui les gรฉnรจre, ce quโexpriment les calligraphies extraordinairement nerveuses de Zhฤng Xรน ou de ๆท็ด Huรกisรน, est le contraire du dรฉsordre : un surplus de sens des choses mis en lumiรจre ร partir de leur nature profonde et qui dรฉpasse le sens trivial des mots.
- L’รฉcriture folle, facette chinoise de l’extase lettrรฉe
- La peinture chinoise – Chemins de traverse de la philosophie
- Poรฉsies deย Li Bai
- Chinese Poems
- Lโivresse des poรจtes, Josรฉ-Luis Diaz
- Traduction dโune poรฉsie chinoiseย : la Ballade des poulets liรฉs de Du Fu
Il faut รชtre toujours ivre. Tout est lร : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos รฉpaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trรชve.
Mais de quoi ? De vin, de poรฉsie ou de vertu, ร votre guise. Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossรฉ, dans la solitude morne de cotre chambre, vous vous rรฉveillez, l’ivresse dรฉjร diminuรฉe ou disparue, demandez au vent, ร la vague, รข l’รฉtoile, ร l’oiseau, ร l’horloge, ร tout ce qui fuit, ร tout ce qui gรฉmit, ร tout ce qui roule, ร tout ce qui chante, ร tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’รฉtoile, l’oiseau, l’horloge, vous rรฉpondront : ยซ Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’รชtre pas les esclaves martyrisรฉs du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poรฉsie ou de vertu, ร votre guise.
Charles Baudelaire in Le Spleen de Paris
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