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Mettre en jeu tous ses sens

En jouant de la petite cithare sous un arbre, peinture murale, Dunhuang, grotte 85, fin des Tang

Extrait de l’introduction de l’Histoire de la poĂ©sie chinoise: Des origines au XIIIe siĂšcle de Florence Hu-Sterk

“Pour les anciens Chinois, les organes sensoriels : l’Ɠil (県 yǎn), l’oreille (è€ł ěr), la bouche (揣 kǒu), le nez (錻 bĂ­), le corps (䜓 tǐ) (dĂ©signant les sensations ayant trait au toucher) interfĂ©raient et devaient ĂȘtre considĂ©rĂ©s dans leur globalitĂ© : « Tout comme les Chinois de l’AntiquitĂ© s’étaient abstenus de concevoir un rĂšgne mĂ©taphysique de pures idĂ©es sans sujets pensants, ils ont Ă©galement renoncĂ© Ă  dissocier le pouvoir de comprendre le monde et de rĂ©gir le cosmos de l’impĂ©ratif selon lequel, pour « penser » l’univers, il faut simultanĂ©ment mettre en jeu tous ses sens. » La poĂ©sie chinoise entretient en effet des liens intrinsĂšques avec la musique (et la voix), la calligraphie et, plus tardivement, la peinture. Sans doute plus que nulle part ailleurs, on a rĂ©ussi en Chine Ă  « cultiver » ces arts de façon Ă  dessiner un seul et mĂȘme jardin sensoriel. Au grĂ© des dynasties, certains arts ont parfois Ă©tĂ© mis en sourdine alors que d’autres tenaient le devant de la scĂšne, mais jamais ils ne furent dissociĂ©s. Avec l’avĂšnement de la figure du poĂšte lettrĂ© sous les Song, on s’achemine vers l’avĂšnement d’un art total s’adressant Ă  tous les sens : un poĂšme calligraphiĂ© inscrit dans une peinture.

Les synesthĂ©sies (通感 tƍng gǎn) ou « sensations associĂ©es », nombreuses dans la poĂ©sie chinoise, tĂ©moignent aussi de cette vision organiciste d’un monde de correspondances : la note de musique gong, correspondant au jaune et au doux, shang au blanc et Ă  l’acre, jiao au vert Ă  l’aigre, etc. De cette corrĂ©lation des sons, des couleurs et des saveurs dĂ©pend la bonne marche de l’univers. On retrouve dans la poĂ©sie ces mĂȘmes rĂ©seaux d’images qui rĂ©sonnent entre elles. L’aspect visuel du jeu et de l’écoute apparaĂźt essentiel et les textes esthĂ©tiques regorgent d’anecdotes sur les liens Ă©troits entre l’exĂ©cution d’une mĂ©lodie et les images que cette derniĂšre est censĂ©e faire naĂźtre chez l’auditeur. Le genre poĂ©tique des « poĂšmes sur la musique » tĂ©moigne tout particuliĂšrement de cette « mise en images » de l’audition. Par nature abstraite, la musique se trouve souvent enfermĂ©e dans des mots et des images. Ce quatrain de Lang Shiyuan offre un bel exemple de ce transfert ouĂŻe/vue :

En Ă©coutant un voisin jouer de l’orgue Ă  bouche
Les airs de phénix semblent sortir des nuages irisés ;
Au-delà du mur, j’ignore qui est en train de jouer.
Suite de portes fermées, chercher serait un leurre ;
Je devine un millier de pĂȘchers Ă©meraude en fleurs.

èœé„°ćź¶ćč笙
éłłćčèČćŠ‚éš”ćœ©éœž,
äžçŸ„ćą»ć€–æ˜ŻèȘ°ćź¶ă€‚
é‡é–€æ·±éŽ–ç„Ąć°‹è™•ïŒŒ
ç–‘æœ‰çą§æĄƒćƒæščèŠ±ă€‚

Etrangement, les sonoritĂ©s ne sont pas comparĂ©es directement aux nuages irisĂ©s, elles ne font que se sĂ©parer d’eux. C’est l’environnement colorĂ© qui, mĂ©taphoriquement, suggĂšre la musique des nuages, dont la forme changeante Ă©voque les mouvements musicaux et indique l’élĂ©vation spirituelle. MĂȘme si le transfert se fait le plus souvent de l’ouĂŻe Ă  la vue, les autres sens sont Ă©galement concernĂ©s et tout lecteur assidu de la poĂ©sie chinoise ne peut pas ne pas ĂȘtre frappĂ© par l’importance de ces « transferts sensoriels » qui combinent les sens.

Parfois, la musique provoque un changement de luminosité comme dans ces vers de Meng Jiao :

Les cordes rouges jouent la séparation ;
L’éclat de la lampe prĂ©cieuse diminue.

Mais les sons peuvent également chez Bai Juyi générer des formes et figures variées :

TantĂŽt tendres, sans muscles ni os ;
Tantît abruptes, avec angles et jointures [
]
Les notes lentes : branches d’arbres qui s’étirent,
Aussi droites que des traits de pinceau.

Parfois Ă©galement, la musique fait appel Ă  l’odorat, au goĂ»t ou au toucher :

Parce que les sons renferment un parfum ;
La mélodie résonne comme une eau qui coule

Ă©crit Bao Rong.

Parfois enfin, la musique éveille des impressions complexes qui donnent lieu à des métaphores exceptionnelles comme dans ce distique de Du Fu :

On joue d’une musique bruyante, je sens le bateau s’alourdir.
Dans le ciel, les lumiÚres de la voie lactée se brisent.

Bien que les pratiques des arts poĂ©tique, musical et graphiques relĂšvent de techniques diffĂ©rentes, les mĂȘmes questions esthĂ©tiques les ont traversĂ©es et ont abouti Ă  former au XIIIe siĂšcle la figure du « lettrĂ© » des Song, figure emblĂ©matique d’un homme qui a rĂ©ussi Ă  harmoniser son Ɠil et son oreille, Ă©coute du monde et vision intĂ©rieure. Quel intĂ©rĂȘt, en dĂ©finitive, Ă  mettre perpĂ©tuellement en lutte les approches auditives et visuelles, l’oreille et l’Ɠil ; l’oralitĂ© l’emportant sur l’écrit ou l’inverse ? Pourquoi ne pas souligner que c’est au contraire leur harmonie et plus largement la combinaison de tous les sens (poĂ©sie et poĂ©tiques chinoises sont assurĂ©ment polysensorielles) qui a offert au monde une de ses plus belles poĂ©sies. Longtemps, les critiques (occidentaux essentiellement) ont mis l’accent sur les liens entre poĂ©sie et Ă©criture, plus rĂ©cemment, des chercheurs ont rĂ©habilitĂ© les rapports entre poĂ©sie et musique ; le temps est venu d’une juste apprĂ©ciation de leur rĂŽle respectif.


Cet ouvrage dĂ©roule un fil d’Ariane dans le corpus monumental et encore peu connu de la poĂ©sie chinoise. Il tente d’offrir un panorama aussi complet que possible de cette poĂ©sie, des origines Ă  la fin de la dynastie des Song (XIIIe). Durant cette pĂ©riode en effet, se dĂ©veloppe une Ă©criture poĂ©tique d’une richesse qui restera inĂ©galĂ©e par la suite. Cette Ă©tude brosse les portraits d’un grand nombre de poĂštes dans leur contexte historique et prĂ©sente les traductions de leurs Ɠuvres reprĂ©sentatives accompagnĂ©es d’une analyse minutieuse. La prĂ©sence du chinois et de sa transcription en pinyin permet d’offrir au lecteur, sinisant ou non, un accĂšs personnel et direct aux Ɠuvres originales. Ce travail dĂ©passe toutefois la “galerie de portraits” et rien n’est omis : Ă©coles poĂ©tiques, ouvrages thĂ©oriques, liens avec les grandes Ă©coles de pensĂ©e, connivences avec les autres arts.

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